Il Covile

Pour une théorie minimale du capital

Collection anthologique d’extraits sur des concepts clés

Version 3.0.3. (7 juin 2024)

ItalianoFrançaisDeutschEnglish    Cahier (A4)

 

Pour une théorie minimale
du capital

 

Collection anthologique d’extraits
sur des concepts clés

Version 3.0.3. (7 juin 2024)

 

 

Pour vérifier les dernières mises à jour : www.ilcovile.it.

 

 

Préface
Objectif et rédacteurs

Il y a désormais une vaste littérature qui contient implicitement et développe de manière féconde un noyau théorique véridique (c'est-à-dire pleinement confirmé par le processus historique) qui trouve son origine dans une série d'intuitions de Marx. Cependant, force est de constater que, dans la masse des manuscrits et des ouvrages du savant, les textes fondateurs de ce noyau sont dispersés et nettement minoritaires par rapport à ceux qui proposent des thèses différentes, voire opposées (ces dernières étant d'ailleurs largement réfutées par la critique des faits). S'il faut donc prendre acte de l'échec de la prétention à considérer un ensemble discordant tel que le corpus marxien et marxiste comme une " théorie révolutionnaire " (Le fantôme de la théorie titre justement du bel essai de Jaime Semprun), il existe néanmoins à notre sens un sous-ensemble cohérent, une " théorie du capital ". Bien que, comme nous l'avons mentionné, implicite et actuellement non disponible sous une forme complète et cohérente, à l'exception peut-être du travail de Jacques Camatte. Il n'est pas difficile de citer quelques-uns des chercheurs qui, dans ce domaine, en suivant leurs propres et différentes voies, ont produit des résultats importants ; voici quelques noms par ordre alphabétique : Günther Anders, Jean Baudril­lard, Amadeo Bor­diga, Jacques Camat­te, Cornelius Casto­riadis, Gianni Collu, Guy Debord, Jacques Ellul, Ivan Illich, Robert Kurz, Henri Lefebvre, André Leroi-Gourhan, Marcel Mauss, Marshall McLuhan, Lewis Mumford, Fredy Perlman, Bruno Rizzi, Isaak Rubin, Marshall Sahlins, Kohei Saito, Alfred Sohn-Rethel, Ferdi­nand Tön­nies, Simone Weil, Jean Viou­lac. ¶ Le projet ne vise pas à produire une rédaction organique de ce noyau théorique, que nous appellerons provisoirement la Théorie Minimale du Capital, mais seulement à énumérer ce qui semble être les concepts clés, en les accompagnant de citations de diverses sources afin de faciliter la compréhension du concept et d’en montrer la cohérence substantielle.
Caveat: Certains des premiers commentaires sur cette anthologie (« Ce sont des documents d’une terrible lucidité, mais salutaires », « Je les trouve d’une lecture pénible, et ils risquent de nous faire oublier tout ce qu’il y a encore de joyeux et de vrai dans nos vies ») nous incitent à souligner, en utilisant l’analogie courante entre le capital et les formes de cancer justifiées par l’égale illimitation de la croissance, que ce recueil ne porte que sur la genèse et le développement de la maladie et non sur la manière de vivre avec elle et les remèdes possibles. Cependant, nous le considérons comme utile, car les traitements peuvent bénéficier de la compréhension du mécanisme par lequel ils contrecarrent.

 

Ce projet, fruit d'une collaboration entre plusieurs personnes, est un logiciel libre et, à ce titre, il s'est donné les moyens de prendre des décisions lorsque le besoin s'en fait sentir. Le produit qui en résulte est donc dans le domaine public et les différentes voies de recherche ou les divergences entre les participants peuvent donner lieu à des dérivations en utilisant pleinement les matériaux et les résultats des travaux antérieurs, voire futurs.
Les participants ont travaillé dans l'esprit de l'éditeur (qu'il soit laïc, catholique ou bouddhiste) d'une hypothétique entrée encyclopédique sur la théologie manichéenne, un esprit qui n'implique pas l'adhésion à ce qui est énoncé, mais plutôt l'intention d'une complétude et d'une clarté maximales : . Aldo Zanchetta, Armando Ermini, Claudio Catanese, Enrico Salvatori, Fabrizio Bertini, Francesco Borselli, Franco Senia, Gabriella Rouf, Giacomo Di Meo, Giuseppe Petrozzi, Luigi Picchi, Marco Iannucci, Marisa Fadoni Strik, Riccardo De Benedetti, Stefano Borselli, Stefano Isola.   Contacts: il.covile@­protonmail­.com

 

Index des concepts

Chapitre 1. Faits observés 

1.1. Pauvreté des anciens et richesse des modernes ou vice versa ? Vice versa 

1.2. Abstraction 

1.3. Évanescence de l'immédiateté 

1.4. Solitude et extase de la promiscuité 

1.5. Anxiété et dépression généralisées 

1.6. Enfermement 

1.7. Contrôle et surveillance 

1.8. Marchandisation illimitée 

1.9. Combinatoire et Combinisme 

Chapitre 2. Présuppositions lointaines du processus 

2.1. Rejet de la réalité 

2.1.1. Représentation • Spectacle 

2.1.2. Développement extraordinaire des prothèses • Ersatz • Remplacement 

2.1.3. Refoulement • Escamotage • Détournement 

2.1.4. Anthropomorphose 

2.2. Aspirations abstraites 

2.2.1. Immortalité 

2.2.1.1. Inimitié 

2.2.2. Idée de puissance • Contrôle total 

2.2.3. Honte prométhéenne 

2.3. L'aube de la civilisation (tentatives de contrôle) 

2.3.1. La religion 

2.3.2. L'État 

2.3.3. Organisation • Bureaucratie 

2.3.3.1. Mégamachine 

2.3.4. Propriété privée 

Chapitre 3. Le processus • Double mouvement 

3.1. Le mouvement de la valeur 

3.1.1. Robinsonnade 

3.1.2. Valeur • Valeur d'usage • Valeur d'échange 

3.1.3. L'échange • Don • Troc 

3.1.4. Marchandise 

3.1.5. Aliénation 

3.1.6. Marchandise exclu • Équivalent général 

3.1.7. Argent 

3.1.8. Prêt • Crédit Dette 

3.1.9. Abstraction réelle 

3.1.10. Immortalité (recherchée dans la valeur) 

3.2. Le mouvement du capital 

3.2.1. Le capital 

3.2.1.1. La crématistique 

3.2.2. Plus-value 

3.2.3. Autonomisation • Sujet automate 

3.2.4. Subsomption formelle et réelle du travail 

3.2.4.1. Extension de la subsomption aux loisirs, à la société, au corps 

3.2.4.2. Le temps du capital 

3.2.4.3. La marchandise du capital 

3.2.4.4. La technique du capital 

3.2.4.5. Les forces productives du capital 

3.2.5. Objectivation 

3.2.6. Immortalité (recherchée dans le capital) 

3.2.7. Mort potentielle du capital 

Chapitre 4. Résultats et buts du processus 

4.1. Remplacement de la communauté • Communauté matérielle 

4.1.1. Gemeinwesen 

4.2. Remplacement de l'homme 

4.3. Remplacement de la nature 

Sources ​

 

 

Du paradis que Marx a créé pour nous, personne ne pourra nous chasser
( Pseudo Hilbert )

Chapitre 1.
Faits observés

 

1.1. Pauvreté des anciens et richesse des modernes ou vice versa ? Vice versa

Henry David Thoreau, 1854, Walden or, Life in the Woods:  161​ 
 [530​  ]Still lacking, see other translations.

 

Guy Debord 1978  49​ 
De progrès en promotions, ils ont perdu le peu qu'ils avaient, et gagné ce dont personne ne voulait.  [275​  In girum imus nocte et consumimur igni]

 

Marshall Sahlins, 1966 (1972), Stone age economics:  92​ 

 [416​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jean Baudrillard 1970  124​ 

Le paléolithique, ou la première société d'abondance. ¶ Il faut abandonner l'idée reçue que nous avons d'une société d'abondance comme d'une société dans laquelle tous les besoins matériels (et culturels) sont aisément satisfaits, car cette idée fait abstraction de toute logique sociale. Et il faut rejoindre l'idée, reprise par Marshall Sahlins dans son article sur la « première société d'abondance », selon laquelle ce sont nos sociétés industrielles et productivistes, au contraire de certaines sociétés primitives, qui sont dominées par la rareté, par l'obsession de rareté caractéristique de l'économie de marché. Plus on produit, plus on souligne, au sein même de la profusion, l'éloignement irrémédiable du terme final que serait l'abondance définie comme l'équilibre de la production humaine et des finalités humaines. Puisque ce qui est satisfait dans une société de croissance, et de plus en plus satisfait au fur et à mesure que croît la productivité, ce sont les besoins mêmes de l'ordre de production, et non les « besoins » de l'homme, sur la méconnaissance desquels repose au contraire tout le système, il est clair que l'abondance recule indéfiniment: mieux elle est irrémédiablement niée au profit du règne organisé de la rareté (la pénurie structurelle). ¶ Pour Sahlins, c'étaient les chasseurs-collecteurs (tribus nomades primitives d'Australie, du Kalahari, etc.) qui connaissaient l'abondance véritable malgré leur absolue « pauvreté ». Les primitifs n'y possèdent rien en propre, ils ne sont pas obsédés par leurs objets, qu'ils jettent à mesure pour mieux se déplacer. Pas d'appareil de production ni de « travail » : ils chassent et cueillent << à loisir », pourrait-on dire, et partagent tout entre eux. Leur prodigalité est totale: ils consomment tout d'emblée, pas de calcul économique, pas de stocks. Le chasseur-collecteur n'a rien de l'Homo œconomicus d'invention bourgeoise. Il ne connaît pas les fondements de l'Économie Politique. Il reste même toujours en deçà des énergies humaines, des ressources naturelles et des possibilités économiques effectives. Il dort beaucoup. Il a confiance et c'est cela qui marque son système économique en la richesse des ressources naturelles, alors que notre système est marqué (et de plus en plus avec le perfectionnement technique) par le désespoir face à l'insuffisance des moyens humains, par une angoisse radicale et catastrophique qui est l'effet profond de l'économie de marché et de la concurrence généralisée. ¶ L'« imprévoyance » et la « prodigalité » collectives, caractéristiques des sociétés primitives, sont le signe de l'abondance réelle. Nous n'avons que les signes de l'abondance. Nous traquons, sous un gigantesque appareil de production, les signes de la pauvreté et de la rareté. Mais la pauvreté ne consiste, dit Sahlins, ni en une faible quantité de biens, ni simplement en un rapport entre des fins et des moyens : elle est avant tout un rapport entre les hommes. Ce qui fonde la « confiance » des primitifs, et qui fait qu'ils vivent l'abondance dans la faim même, c'est finalement la transparence et la réciprocité des rapports sociaux. C'est le fait qu'aucune monopolisation, quelle qu'elle soit, de la nature, du sol, des instruments ou des produits du « travail », ne vient bloquer les échanges et instituer la rareté. Pas d'accumulation, qui est toujours la source du pouvoir. Dans l'économie du don et de l'échange symbolique, une quantité faible et toujours finie de biens suffit à créer une richesse générale, puisqu'ils passent constamment des uns aux autres. La richesse n'est pas fondée dans les biens, mais dans l'échange concret entre les personnes. Elle est donc illimitée, puisque le cycle de l'échange est sans fin, même entre un nombre limité d'individus, chaque moment du cycle d'échange ajoutant à la valeur de l'objet échangé. C'est cette dialectique concrète et relationnelle de la richesse que nous retrouvons inversée, comme dialectique de la pénurie et du besoin illimité, dans le processus de concurrence et de différenciation caractéristiques de nos sociétés civilisées et industrielles. Là où chaque relation, dans l'échange primitif, ajoute à la richesse sociale, chaque relation sociale, dans nos sociétés « différentielles », ajoute au manque individuel, puisque toute chose possédée est relativisée par rapport aux autres (dans l'échange primitif, elle est valorisée par la relation même avec les autres). ¶ Il n'est donc pas paradoxal de soutenir que dans nos sociétés « affluentes », l'abondance est perdue, et qu'elle ne sera pas restituée par un surcroît de productivité à perte de vue, par la libération de nouvelles forces productives. Puisque la définition structurelle de l'abondance et de la richesse est dans l'organisation sociale, seule une révolution de l'organisation sociale et des rapports sociaux pourrait l'inaugurer. Reviendrons-nous un jour, au-delà de l'économie du marché, à la prodigalité? Au lieu de la prodigalité, nous avons la « consommation », la consommation forcée à perpétuité, sœur jumelle de la rareté. C'est la logique sociale qui a fait connaître aux primitifs la « première » (et la seule) société d'abondance. C'est notre logique sociale qui nous condamne à une pénurie luxueuse et spectaculaire.  [478​  La Société de consommation, pp. 90-92]

 

Jean Baudrillard 1986  123​ 

La seule détresse comparable est celle de l'homme qui mange seul debout en pleine ville. On voit ça à New York, ces épaves de la convivialité, qui ne se cachent même plus pour bouffer les restes en public. Mais ceci est encore une misère urbaine, industrielle. Les milliers d'hommes seuls qui courent chacun pour soi, sans égard aux autres, avec dans leur tête le fluide stéréophonique qui s'écoule dans leur regard, ça, c'est l'univers de Blade Runner, c'est l'univers d'après la catastrophe. N'être même pas sensible à la lumière naturelle de Californie, ni à cet incendie de montagnes poussé par le vent chaud jusqu'à dix milles au large, enveloppant de sa fumée les plates-formes pétrolières off-shore, ne rien voir de tout cela et courir obstinément par une sorte de flagellation lymphatique, jusqu'à l'épuisement sacrificiel, c'est un signe d'outre-tombe. Comme l'obèse qui n'arrête pas de grossir, comme le disque qui tourne indéfiniment sur le même sillon, comme les cellules d'une tumeur qui prolifèrent, comme tout ce qui a perdu sa formule pour s'arrêter. Toute cette société ici, y compris sa part active et productive, tout le monde court devant soi parce qu'on a perdu la formule pour s'arrêter.  [474​  Amérique]

 

Juliet B. Schor , 1993, Pre-industrial workers had a shorter workweek than today's:  63​ 

 [317​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jaime Semprun 1993  61​ 

Chaque progrès apparaît foncièrement vicié et en règle générale tout ce qui devait faciliter la vie la dévore. L’idée que le processus historique commencé à la Renaissance puisse connaître un aboutissement heureux est si bien discréditée qu’on peut dire que les Temps modernes ont atteint leur point de perfection, la perfection étant précisément la qualité de ce qui ne peut plus être amélioré. Les Temps modernes sont donc achevés : ils avaient commencé dans les villes, ils finissent avec elles. Achevé, voilà un mot dialectique : à la fois « qui a atteint la perfection » et « qui a trouvé son terme ».  [307​  Dialogues sur l’achévement des temps modernes]

 

David Graeber & David Wengrow, 2021, The Dawn of Everything: A New History of Humanity:  98​ 

 [429​  ]Still lacking, see other translations.

 

Idées reçues: Ernest Mandel, 1974, Introduction au marxisme:  42​ 
 [257​  ]Still lacking, see other translations.

 

1.2. Abstraction

Ludwig Feuerbach 1843  116​ 
Et sans doute notre temps... préfère l’image à la chose, la copie à l’original, la représentation à la réalité, l’apparence à l’être.  [454​  L’Essence du christianisme, Préface à la deuxième édition]

 

Karl Marx 1847  21​ 
Le temps est tout, l’homme n’est plus rien ; il est tout au plus la carcasse du temps.  [210​  Misère de la philosophie. Réponse a la philosophie de la misère de M. Proudhon]

 

Gianni Collu 2010  39​ 
Marx ? Un chasseur de fantômes.  [246​  Témoignages de Danilo Fabbroni]

 

Jacques Camatte 1974  65​ 

[...] le capital abstrait l’homme. Cela veut dire qu’il lui prend tout son contenu, toute sa matérialité : force de travail ; toute la substance humaine est capital. [...] L’homme c’est l’homme abstrait défini par la constitution. En plus de cela, il ne faut pas oublier que le capital s’est assujetti toute la science, tout le travail intellectuel humain, et il domine au nom même de cet amas de connaissances. Il est la connaissance, l’homme le manœuvre. À l’encontre de l’homme de la société féodale qui était surtout animal, l’homme de la société bourgeoise est un pur esprit.  [323​  Ce monde qu’il faut quitter]

 

Jerry Mander, 1978, Four Arguments for the Elimination of Television:  4​ 

 [399​  ]Still lacking, see other translations.

 

Ivan Illich 2002  20​ 

Autrefois, celui qui mourait abandonnait le monde. Jusque là, il avait été dans le monde. ¶ Tous les deux, nous appartenons à la génération de ceux qui étaient encore « venus au monde » et qui sont menacés aujourd'hui de mourir privés de sol. Contrairement aux membres de toutes les autres générations, nous avons vécu la rupture avec le monde. ¶ Le renonçant prenait le bâton de pélerin et se mettait en route pour Santiago ; il pouvait solliciter la stabilitas à la porte du monastère, ou se joindre aux lépreux. Dans le monde russe comme dans le monde grec existait aussi la possibilité de ne pas devenir moine, mais fou et d'écornifler sa pitance le reste de sa vie en faisant le bouffon dans la cour de l'église avec les chiens et les mendiants. Mais même pour ces extrêmes fuyards du monde, le monde continuait d'être le cadre sensoriel de leur existence passagère. Le monde restait une tentation, précisément pour celui qui voulait y renoncer. La plupart de ceux qui prétendaient abandonner le monde se surprenaient eux-mêmes en train de tricher. L'histoire de l'a­scèse chrétienne est celle de la tentative héroïque de l'hônneteté dans le renoncement à un monde auquel chaque fibre de l'ascète restait attachée. Se sentant mourir, mon oncle Alberto se fit servir le VinSanto mis en cuve l'année de sa naissance. ¶ Aujourd'hui, c'est différent. L'histoire bimillénaire de l'Europe chrétienne appartient au passé. Ce monde, dans lequel est encore née notre génération s'est évanouï. Il est devenu insaisissable, non seulement pour nos cadets, mais pour nous-mêmes, les vieux. Certes, les vieillards se sont toujours souvenus de meil­leurs temps, mais ceci n'est pas une raison, pour nous qui étions là avant les régimes de Staline, de Roosevelt, d'Hitler et de Franco, d'oublier ces adieux vécus. ¶ Je me souviens du jour ou j'ai vielli d'un coup pour toujours. Jamais je n'oublierai les noirs nuages de mars dans la soleil du soir ni les vignobles de la Sammerheide entre Pötz­leinsdorf et Salmannsdorf près de Vienne, deux jours avant l'Anschluss. Jusqu'à ce moment, il m'avait paru évident qu'un jour j'engendrerais des enfants pour habiter la vieille tour familiale sur telle île dalmate. Depuis cette promenade solitaire, cela m'a paru impossible. L'exil du corps hors de la trame de l'histoire, je l'ai vécu à l'âge de douze ans, avant encore que de Berlin ne vienne l'ordre de gazer les fous dans tout le Reich. ¶ Pouvoir parler ensemble de cette rupture dans l'expérience du monde et de la mort est un privilège de la génération qui connut l'avant. Hellmut, je crois m'adresser à quelqu'un qui sait de quoi je parle. Le destin a fait de moi, très jeune, le collègue, le conseiller et l'ami d'hom­mes et de femmes nés plusieurs décennies avant moi. C'est ainsi que j'ai appris à me laisser édifier et former par des gens qui étaient trop vieux pour avoir pu connaître cette expérience de désincarnation. Par ailleurs, nos élèves sont tous enfants de l'époque d'après Guernica, Leipzig, Belsen et Los Alamos. Le génocide et le projet Génome, la mort des forêts et l'hydroponie, la greffe cardiaque et le medi­cide remboursé par la sécurite sociale sont également insipides, inodores, insaisissables et hors du monde. ¶ La parodie de fêtes de l'Avent autour du cadavre d'Erlangen célèbre l'inhumanité d'un monde sans relation à un sol. Nous qui som­mes assez vieux et assez jeunes pour avoir vécu la fin de la nature et la fin d'un monde en harmonie avec les sens, devrions être capables de mourir comme aucun autre. ¶ Ce qui fut peut retomber en poussière. Le passé peut être remémoré. Paul Celan savait que du monde que nous avons connu, il ne reste que de la fumée. L'apparition du virtual drive des ordinateurs m'a pourvu d'un em­blème pour un mode d'effacement irrévo­cable comparable à l'évanouissement du monde et de la chair. L'adhésion haptique au monde e gît pas enfouie sous des couches de décombres dans les profondeurs du sol. Elle a disparu, comme une ligne effacée de l'ordi­nateur. ¶ C'est pourquoi, nous les septuagénaires, sommes des témoins uniques qui gardons en mémoire, non seulement des noms, mais des modes de percevoir que plus personne ne con­naît. Toutefois, beaucoup de ceux qui ont vécu la rupture ont été brisés eux-mêmes. J'en connais qui ont rompu eux-mêmes le fil qui les reliait à l'existence d'avant la bombe atomique, d'avant Auschwitz et d'avant le SIDA. Encore à mi-chemin de leur existence, ils se sont transformés jusqu'à la moelle en viejos verdes en verts galants qui se comportent comme s'il pouvait encore y avoir des pères dans un Système en passe de devenir un show réalisa­ble. Ce qui dans le Troisième Reich était en­core de la propagande et pouvait donc encore être égratigné par la rumeur publique est aujourd'hui vendu comme menu de logiciel ou comme assurance, comme conseil aux étu­diants, « travail de deuil », thérapies anti­cancéreuses ou thérapie de groupe pour ceux qui restent. Nous les vieux appartenons à la génération des pionniers de ce non- sens. Nous sommes les survivants de la génération à cause de laquelle le Développement, la Communi­cation et les Services sont devenus des besoins universels. La désincarnation aliénante, la perte des sens, qui est perte du monde et l'impotence programmée que nous avons contribué à propager sont des abominations. Elles dépassent en profondeur et en altitude les masses de déchets que les nouvelles générations accumulent dans les entrailles de la terre et lancent dans l'atmosphère. Nous occupions déja des postes clés lorsque la télévision escamota la vie quotidienne. Moi- même, je reconnais avoir encouragé les pro­grammes éducatifs de la radio universitaire et assuré qu'ils soient reçus, qu'il pleuve ou qu'il vente, dans chaque village de Porto Rico. J'ignorais encore à cette époque combien cela allait rétrécir le rayon d'action des sens et boucher l'horizon. J'étais loin alors de deviner que bientôt, les pronostics météorologiques du programme télévisé de la soirée allaient déteindre sur le premier regard matinal par la fenêtre. Durant plusieurs dizaines d'années, j'ai traité à la légère, sans m'indigner, les abstractions trompeuses telles qu'« un milliard d'hommes sous une cloche de Gauss ». Depuis le mois de janvier de cette année, mon décompte bancaire me parvient orné d'un diagramme en colonnes censé me permettre de comparer d'un coup d'oeil mes frais d'auberge et mes dépenses de bureau. C'est ainsi que je vois ma condicio humana peu à peu réin­terprétée par le biais de centaines de minuscules informations, actes administratifs et conseils professionnels. Hellmut, lorsqu'il y a plus de vingt ans, toi et moi parlions de « l'édu­cation à perpétuité », je ne pouvais m'ima­giner combien insidieusement - smooth and slick - le projet éducatif allait se glisser dans la vie quotidienne. ¶ La réalité sensorielle est de plus en plus recouverte par des injonctions programmées à voir, entendre, sentir. L'éducation à la survie dans un monde artificiel commence dans les premiers livres scolaires, dont les textes ne sont plus que des modes d'emploi de tables graphiques, et s'achève par la docile dispo­sition des mourants à ne juger de leur état qu'à travers les résultats des examens de labo­ratoire. Des entités abstraites excitantes et colonisatrices de l'âme ont recouvert la per­ception du monde et de soi comme un capi­tonnage de plastique. Je le remarque lorsque je parle de la résurrection des morts à des jeunes gens : leur difficulté ne réside pas en un manque de confiance mais bien plutôt dans le caractère désincarné de leurs perceptions, dans un mode de vie en constante distraction de la chair. ¶ Dans un monde hostile à la mort, toi et moi ne nous préparons plus à ce que « la mort nous accueille », mais tout de même à une mort intransitive. A l'occasion de ton soixante-dixième anniversaire, célébrons l'amitié qui nous permet de louer Dieu pour la réalité sensible du monde par notre adieu même à celle-ci.  [206​  La perte du monde et de la chair Instituto Juan de Herrera]

 

1.3. Évanescence de l'immédiateté

Jean Baudrillard 1970  125​ 

Il en est de même pour la relation : le système s'institue sur la base d'une liquidation totale des liens personnels, des relations sociales concrètes. C'est dans cette mesure qu'il devient nécessairement et systématiquement producteur de relations (publiques, humaines, etc.). La production des relations est devenue une des branches capitales de la production. Et parce qu'elles n'ont plus rien de spontané, et qu'elles sont produites, ces relations sont nécessairement vouées, comme tout ce qui est produit, à être consommées (à la différence des rapports sociaux, qui eux sont le produit inconscient du travail social et ne ré- sultent pas d'une production industrielle délibérée et contrôlée : ceux-là ne sont pas « consommés », ils sont au contraire le lieu des contradictions sociales).  [478​  La Société de consommation, note 1 p. 127]

 

Ivan Illich, 1982, Gender:  52​ 

 [289​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte 1991  51​ 

Analysons le phénomène. Un homme, une femme, s’aiment; ils s`unissent. ils ont un enfant. Pour 1’esprit-capital c’est un crime parce que c’est un acte gratuit. Ils ont obtenu un être, considéré par les partisans de la dynamique capitaliste, comme un objet, un produit, sans rien payer. En revanche, demain, ils ne s’accoupleront plus, mais ils achéteront en commun un embryon. En fonction de leur disponibilités financières, ils pourront se procurer un génie ou un crétin. L’avantage c’est qu’ils pourront toujours récriminer, si le produit ne correspond pas à ce qu’ils désirent en ce qui concerné le sexe, la couleur des yeux, le QI, etc. En outre, la séparation des sexes sera pleinement possible [...] puisqu’il sera possible, ensuite, de faire poursuivre le développement de l’embryon in vitro. ¶ Pour faire triompher la génération artificielle, rémunératrice et pourvoyeuse d’emplois, on utilisera effectivement de tels arguments. On invoquera l’avantage de l’asepsie intégrale, la possibilité d’éliminer les tares. Ce qui a pour corollaire la nécessité de démontrer que tout être humain est normalement taré (à moins que la science n’intervienne). La tare médicale remplacera le péché originel, et le christianisme sera par là même sauvé. Les prêtres pourront s’occuper de leurs ouailles artificielles. Mieux, on montrera, comme c’est en train de se faire […] que la sexualité est dangereuse, que tout contact est un risque pathogène. De là, toute l’exaltation mercatelle du sida, des maladies sexuelles transmissibles. À la limite être naturel ne pourra (comme l’ont déjà écrit les auteurs de science-fiction, cf. Défense de coucher par exemple) qu’engendrer du dégoût, d’où la plongée obligée dans la virtualité (cela, Euripide ne l’avait pas envisagé!). S’il n’y a plus de contact tout peut être sauvé, mais Homo sapiens sera dépossédé de la sexualité comme il tend à l’être de la pensée, grâce à l’ordinateur. ainsi que de toutes les relations intra-spécifiques.  [283​  Gloses en marge d'une réalité VI]

 

1.4. Solitude et extase de la promiscuité

Edgar Allan Poe 1840  151​ 
D’autres, une classe fort nombreuse encore, étaient inquiets dans leurs mouvements, avaient le sang à la figure, se parlaient à eux-mêmes et gesticulaient, comme s’ils se sentaient seuls par le fait même de la multitude innombrable qui les entourait.  [526​  L’homme des foules]

 

Jean Baudrillard 1986  122​ 

Le nombre de gens ici qui pensent seuls, qui chantent seuls, qui mangent et parlent seuls dans les rues est effarant. Pourtant ils ne s'additionnent pas. Au contraire, ils se soustraient les uns aux autres, et leur ressemblance est incertaine. ¶ Mais une certaine solitude ne ressemble à aucune autre. Celle de l'homme qui prépare publiquement son repas, sur un mur, sur le capot d'une voiture, le long d'une grille, seul. On voit ça partout ici, c'est la scène au monde la plus triste, plus triste que la misère, plus triste que celui qui mendie est l'homme qui mange seul en public. Rien de plus contradictoire avec les lois humaines ou bestiales, car les bêtes se font toujours l'honneur de partager ou de se disputer la nourriture. Celui qui mange seul est mort (mais pas celui qui boit, pourquoi ?). ¶ Pourquoi les gens vivent-ils à New York ? Ils n'y ont aucun rapport entre eux. Mais une électricité interne qui vient de leur pure promiscuité. Une sensation magique de contiguïté, et d'attraction pour une centralité artificielle. ¶ C'est ce qui en fait un univers auto-attractif, dont il n'y a aucune raison de sortir. Il n'y a aucune raison humaine d'être là, mais la seule extase de la promiscuité.  [474​  Amérique]

 

1.5. Anxiété et dépression généralisées

Giorgio Cesarano & Gianni Collu 1973  133​ 

[Thèse 49] L’anthropomorphose des lois du capital marche de pair avec l’intensification des formes pathologiques complessives dont la vie quotidienne de chacun tend à n’être qu’une simple liste ou résumé. Aussi devient-il possible de dégager sans aucune équivoque, telle qu’elle est, la pathogenèse sociale de toute forme de « maladie mentale » en tant que maladie spécifiquement capitaliste. Quand l’individu se trouve pris comme première personne par le procès de valorisation et de dévalorisation, sa fonctionnalité nerveuse en devient simplement un double. (Tandis que dans la sphère de l’extériorité objective la domination réelle s’intègre à tout être, en le réduisant à son propre organisme, dans la sphère de l’intériorité colonisée l’être-capital réduit à lui-même la fonctionnalité de l’organisation égoarchique, mais ne réussit pas à s’emparer de l’essence organique. Sur ce terrain l’être-capital ne réussit pas à aller au-delà d’une phase de domination formelle. Dans l’essence organique se polarise désormais la subjectivité antagoniste du prolétariat révolutionnaire). ¶ Dans le cycle de la marchandise la valeur produite doit circuler en accomplissant diverses métamorphoses, sous les séduisantes dépouilles d’une quelconque valeur d’usage, pour parvenir à se réaliser et donc à se valoriser ; il en est de même pour l’individu réduit à fragment du mouvement complessif de la valeur et qui doit, en un continuum obsessivement contraint (question de « vie » ou de « mort »), valoriser sa propre survie qui doit, en tant qu’image ayant apparence de valeur d’usage, ou se réaliser en devenant la matrice d’une série, ou aller au-devant du désastre de la valorisation. Ce que la domination réelle du capital cherche à programmer dans ce circuit, c’est une « circulation simple » des différentes formes de survie, dans touts les cas projetées ou confectionnées, où la compétition soit totalement en vigueur. L’Ego-valeur, qui devient petite entreprise opérant sur le marché selon le schéma classique de la loi de la valeur (échange de pseudo-équivalents), est le sujet de l’ultime utopie « proud’honnienne » du capital, la société du libre-marché de la survie. ¶ Le cycle maniaque euphorique et le cycle dépressif, qui constituent désormais les moments focaux et caratérisant du non-vécu quotidien et en règlent le rythme émotif renversé, sont désormais les reflets évidents, l’un de la valorisation réalisée de la valeur – obtention d’une dignité ontologique tout à fait irréelle – l’autre d’une banqueroute toujours partiellement mortelle. La cyclothymie s’impose comme destin collectif.  [486​  Apocalypse et revolution]

 

1.6. Enfermement

Jacques Camatte 2004  140​ 

Qu’est-ce qui empêche hommes et femmes de vivre en cette jouissance et les livre à la dépendance?
• L’enfermement dans un devenir hors nature fondé à partir d’une coupure de continuité avec celle-ci, avec le cosmos, pour échapper à une menace dont la raison, les fondements ont depuis longtemps été perdus, oubliés, scotomisés, refoulés.
• L’enfermement dans une domestication liée à l’abandon de toute naturalité, à un détournement dans l’artificiel, fondements de la répression parentale.
• L’enfermement dans un mode de connaître qui vise principalement la justification du devenir d’errance qui le fonde.
• L'enfermement dans une surnature peuplée d’hypostases, d’entités, dans un monde virtuel, forme profane de celle-ci.  [498​  Index [Page d’accueil du site Revue Invariance]]

 

AA.VV. 2024  139​ 

Hikikomori est un mot japonais désignant un état psychosocial et familial, concernant en majorité des hommes, qui vivent coupés du monde et des autres, cloîtrés le plus souvent dans leur chambre pendant plusieurs mois, voire plusieurs années, et ne sortant que pour satisfaire aux impératifs des besoins corporels. Il y avait environ 410 000 hikikomori au Japon en 2008, soit près de 0,2 % de la population. Le phénomène n'est pas limité au Japon et des cas ont également été recensés par exemple à Oman, en Espagne, en Italie, en Corée du Sud et en France  [494​  Informations communes]

 

 

 

1.7. Contrôle et surveillance

Alexis de Tocqueville 1840  168​ 

J’avais remarqué durant mon séjour aux États-Unis qu’un état social démocratique, semblable à celui des Américains, pourrait offrir des facilités singulières à l’établissement du despotisme, [...]
On n’a jamais vu dans les siècles passés de souverain si absolu et si puissant qui ait entrepris d’administrer par lui-même, et sans les secours de pouvoirs secondaires, toutes les parties d’un grand empire ; il n’y en a point qui ait tenté d’assujettir indistinctement tous ses sujets aux détails d’une règle uniforme, ni qui soit descendu à côté de chacun d’eux pour le régenter et le conduire. [...]
Les empereurs possédaient, il est vrai, un pouvoir immense et sans contrepoids, qui leur permettait de se livrer librement à la bizarrerie de leurs penchants et d’employer à les satisfaire la force entière de l’état ; il leur est arrivé souvent d’abuser de ce pouvoir pour enlever arbitrairement à un citoyen ses biens ou sa vie : leur tyrannie pesait prodigieusement sur quelques-uns ; mais elle ne s’étendait pas sur un grand nombre ; elle s’attachait à quelques grands objets principaux, et négligeait le reste ; elle était violente et restreinte. ¶ Il semble que, si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques de nos jours, il aurait d’autres caractères : il serait plus étendu et plus doux, et il dégraderait les hommes sans les tourmenter. ¶ Je ne doute pas que, dans des siècles de lumières et d’égalité comme les nôtres, les souverains ne parvinssent plus aisément à réunir tous les pouvoirs publics dans leurs seules mains, et à pénétrer plus habituellement et plus profondément dans le cercle des intérêts privés, que n’a jamais pu le faire aucun de ceux de l’antiquité. [...]
Lorsque je songe aux petites passions des hommes de nos jours, à la mollesse de leurs mœurs, à l’étendue de leurs lumières, à la pureté de leur religion, à la douceur de leur morale, à leurs habitudes laborieuses et rangées, à la retenue qu’ils conservent presque tous dans le vice comme dans la vertu ; je ne crains pas qu’ils rencontrent dans leurs chefs des tyrans, mais plutôt des tuteurs. [...]
Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme ; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tâcher de la définir, puisque je ne peux la nommer. ¶ Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils remplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres, ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie. ¶ Au-dessus de ceux-là, s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leurs jouissances, et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle, si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ? ¶ C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même.  [558​  De la démocratie en Amérique, tome 4, partie IV, chap. VI ]

 

Juan Do­noso Cortés 1849  167​ 

La cause de toutes vos erreurs, messieurs, c'est que vous ignorez la direction de la civilisation et du monde. Vous croyez que la civilisation et le monde avancent quand le monde et la civilisation rétrogradent. Le monde marche à grands pas à la constitution d'un despotisme, le plus gigantesque et le plus destructeur que les hommes aient jamais vu. [...]
Remarquez une chose, messieurs. Dans le monde ancien la tyrannie a été féroce et impitoyable ; et pourtant celle tyrannie était matériellement limitée, tous les Efats étant petits et les relations nationales étant impossibles de tout point; par conséquent, dans l'antiquité, il ne put y avoir de tyrannie sur une grande échelle, si ce n'est une seule, celle de Rome. Mais aujourd'hui, combien les choses sont changées! Les voies sont préparées pour un tyran gigantesque, colossal, universel, immense; tout est préparé pour cela. Remarquez-le bien, il n'y a déjà plus de résistances ni morales ni matérielles. Il n'y a plus de résistances matérielles : les bateaux à vapeur et les chemins de fer ont supprimé les frontières, et le télégraphe électrique a supprimé les distances. Il n'y a plus de résistances morales : tous les esprits sont divisés, tous les palriotismes sont morts.  [554​  La dictature]

 

1.8. Marchandisation illimitée

Chuck Palahniuk 2005  138​ 
C'est ça, le Rêve américain : transformer ta vie en quelque chose que tu peux vendre.  [490​  À l'estomac]

 

Karl Marx, 1847, Das Elend der Philosophie. Antwort auf Proudhons "Philosophie des Elends":  53​ 

 [210​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1867, Das Kapital:  87​ 

 [269​  ]Still lacking, see other translations.

 

1.9. Combinatoire et Combinisme

Jean Baudrillard 1968  108​ 

Ce qui fait défaut à la série n'est donc pas tellement la matière qu'une certaine cohérence de la matière et de la forme qui fait le caractèr accompli du modèle. Cette cohérence ou ensemble de rapports nécessaires, est détruite au profit de le jeu différentiel des formes, des couleurs ou de accessoires. Au style succède une combinatoire. La déqualification que nous avons signalée sur le plan technique prend ici l'aspect d'une déstructuration. Dans l'objet-modèle, il n'y a pas de détails ni de jeu de détails : les Rolls-Royce sont noires et ne sont que noires. Cet objet est hors-série, hors-jeu - c'est avec l'objet « personnalisé » que Je jeu s'élargit proportionnellement au caractère sériel (ou trouve alors quinze ou vingt teintes différentes dans une même marque) - jusqu'à ce qu'on rentre dans la pure ustensilité, où de nouveau le jeu n'existe plus (très longtemps les 2 CV furent toute d'un gris qui n'était même pas une couleur). Le modèle a une harmonie, une unité, une homogenéité, une cohérence d'espace, de forme, de substance, de fonction - c'est une syntaxe. L'objet de série n'est que juxtaposition, combinaison fortuite, discours inarticulé. Détotalisé, il n'est plus qu'un somme de détails qui ressortissent mécaniquemen à des séries parallèles.  [434​  Le système des objects, pp. 206-207]

 

Jean Baudrillard 1970  126​ 

Distinction ou conformité? ¶ [...] Ainsi la fonction de ce système de différenciation va bien au-delà de la satisfaction des besoins de prestige. Si l'on admet l'hypothèse énoncée plus haut, on voit que le système ne joue jamais sur des différences réelles (singulières, irréductibles) entre des personnes. Ce qui le fonde comme système, c'est précisément qu'il élimine le contenu propre, l'être propre de chacun (forcément différent) pour y substituer la forme différentielle, indus- trialisable et commercialisable comme signe distinctif. Il élimine toute qualité originale pour ne retenir que le schème distinctif et sa production systématique. A ce niveau, les différences ne sont plus exclusives : non seulement elles s'impliquent logiquement entre elles dans la combinatoire de la mode (comme les couleurs différentes « jouent » entre elles), mais sociologiquement : c'est l'échange des différences qui scelle l'intégration du groupe. Les différences ainsi codées, loin de diviser les individus, deviennent au contraire matériel d'échange. C'est là un point fondamental, par où la consommation se définit : (1) non plus comme pratique fonctionnelle des objets, possession, etc., (2) non plus comme simple fonction de prestige indi- viduel ou de groupe, (3) mais comme système de communication et d'é- change, comme code de signes continuellement émis et reçus et réinventés, comme langage. ¶ Les différences de naissance, de sang, de religion, jadis, ne s'échangeaient pas : elles n'étaient pas des différences de mode et touchaient à l'essentiel. Elles n'étaient pas « consommées ». Les différences actuelles (de vêtements, d'idéologie, de sexe même) s'échangent au sein d'un vaste consortium de consommation. C'est un échange socialisé des signes. Et si tout ainsi peut s'échanger sous forme de signes, ce n'est pas par la grâce de quelque « libéralisation » des mœurs, c'est que les différences sont systématiquement produites selon un ordre qui les intègre toutes comine signes de reconnaissance, et que, substituables les unes aux autres, il n'y a pas plus de tension ni de contradiction entre elles qu'entre le haut et le bas, qu'entre la gauche et la droite.  [478​  La Société de consommation, pp. 133-135]

 

Jacques Camatte 2010-2023  8​ 

[entrée : « Combinatoire et combinisme »] Combinisme: théorie et comportement — théorie et pratique ne sont pas séparées — dont le fondement est la combinatoire. Cela implique que le réel résulte de la mise en place de celle-ci, et que la présentation de celui-ci, son exposition implique une combinatoire d’épistémés, même très anciennes, et une combinatoire de pratiques. Celles-ci se présentent comme des manipulations dans son sens le plus général qui englobe l’expérimentation scientifique comme le bricolage, donc tout l’arsenal technique produit au cours de milliers d’années. Il ne peut y avoir de combinatoire que s’il y a coexistence, tolérance, permissivité, jeu, mise en jeu ou mise en scène; que si chaque élément a un certain jeu; d’autre part sont nécessaires la transparence, l’adaptabilité, et son complémentaire la sélection, ce qui implique également l’obsolescence pour le renouvellement de la combinatoire, et l’illusion du progrès, de même que l’imagination, l’innovation. Le tout est possible, et surtout probable, s’impose grâce aux réseaux et à la communication, agents essentiels de la mise en mouvement de la combinatoire et de sa réalisation. ¶ La combinatoireest en quelque sorte despotique: elle englobe tout, récupère tout, même les valeurs. C’est le jeu du capital devenu pleinement autonome, privé de substance, d’intériorité (anthropomorphisation autonomisée), qui se prête à tout grâce à l’expansion de la communication qu’hommes et femmes appréhendent en tant que valeur afin de pouvoir encore se situer dans leur monde. Toutefois la combinatoire ne peut-être effective que si les agents et agentes ont confiance en la dynamique qui, en définitive, est épiphanisation du mécanisme infernal. Un impératif moral domine le tout, même s’il n’est pas dit: il faut combiner pour s’adapter et, pour cela, on doit se dépouiller de tout ce qui, en nous, peut inhiber la communication, moteur de la combinatoire. ¶ Les phénomènes vitaux sont interprétés, vécus, à travers la combinatoire. Ex: la sexualité. On combine pour exister.  [200​  Glossaire]

 

 

Chapitre 2.
Présuppositions lointaines du processus

André Leroi-Gourhan, 1964, Le Geste et la Parole. 1, Technique et Langage:  127​ 

 [482​  ]Still lacking, see other translations.

 

2.1. Rejet de la réalité

T.S. Eliot 1935  1​ 
Allez, allez, allez, dit l'oiseau : le genre humain ​/​ ne supporte pas beaucoup la réalité.  [261​  Quatre quatuors : Burnt Norton]

 

2.1.1. Représentation • Spectacle

Guy Debord 1967  58​ 
[Thèse 1] Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation.  [303​  La Société du Spectacle]

 

André Leroi-Gourhan, 1964, Le Geste et la Parole. 1, Technique et Langage:  135​ 

 [482​  ]Still lacking, see other translations.

 

AA.VV. 1982  94​ 

[entrée : « Représentation »] [...] C'est L'idéologie allemandequi présente la première tentative de théorisation du procès de représentation [Vorstellung] comme systématisation déformée et mystifiée de la réalité. Se représenter, c'est se faire une représentation ailleurs et par d'autres de toutes pièces constituée, soit « partager pour chaque époque historique l'illusion de cette époque ». La notion de représentation indique, quant à l'idéologie, que celle-ci capte des éléments de connaissance à seule fin de les globaliser dans un système (de représentations) et qu'elle agit en outre sur les hommes comme une force matérielle objective: « L'« imagination », la « repré- sentation » que (des) hommes déterminés se font de leur pratique réelle se transforme en la seule puissance déterminante et active qui domine et détermine la pratique de ces hommes ». Dans Le Capital, Marx explique également comment la représentation comme effet de distorsion résulte, dans la conscience des agents de la production, de l'opacité de fonctionnement du mode de production capitaliste lui-même. […]  [234​  Dictionnaire critique du marxisme]

 

2.1.2. Développement extraordinaire des prothèses • Ersatz • Remplacement

Marcus Valerius Martialis 86-102  81​ 
Lise a les dents d’un noir d’ébène, ​/​ Sa sœur les a d’un ivoire éclatant : ​/​ Pour l’une, le pourquoi se devine sans peine ; ​/​ Pour l’autre, c’est le secret du marchand.  [369​  Épigrammes]

 

Karl Marx, 1844, Ökonomisch-philosophische Manuskripte aus dem Jahre 1844:  72​ 

 [239​  ]Still lacking, see other translations.

 

Günther Anders 1956  99​ 

Rien ne nous aliène à nous-mêmes et ne nous aliène le monde plus désastreusement que de passer notre vie, désormais presque constamment, en compagnie de ces êtres faussement intimes, de ces esclaves fantômes que nous faisons entrer dans notre salon d’une main engourdie par le sommeil – car l’alternance du sommeil et de la veille a cédé la place à l’alternance du sommeil et de la radio – pour écouter les émissions du matin au cours desquelles, premiers fragments du monde que nous rencontrons ils nous parlent, nous regardent, nous chantent des chansons, nous encouragent, nous consolent et, en nous détendant ou en nous stimulant, nous donnent le la d’une journée qui ne sera pas la nôtre. Rien ne rend l’auto-aliénation plus définitive que de continuer la journée sous l’égide de ces apparences d’amis : car ensuite, même si l’occasion se présente d’entrer en relation avec des personnes véritables, nous préférerons rester en compagnie de nos portables chums, nos copains portatifs, puisque nous ne les ressentons plus comme des ersatz d’hommes mais comme nos véritables amis.  [341​  L'Obsolescence de l'homme]

 

Stefano Isola, 2023, A fin di bene: il nuovo potere della ragione artificiale:  117​ 

 [458​  ]Still lacking, see other translations.

 

2.1.3. Refoulement • Escamotage • Détournement

Jacques Camatte 2010-2023  14​ 

[entrée : « Refoulement »] Concept forgé par S. Freud qui indique le procès inconscient empêchant (inhibant) que ce qui cause une souffrance intolérable ou qui pourrait la rappeler, la réactiver, puisse devenir conscient. Ce qu’il a perçu dans l’immédiat c’est la remontée d’un refoulé (phénomène inconscient pour le patient), particulièrement au travers de signes (symptômes) organiques. Il en a déduit qu’initialement il y avait eu un phénomène de refoulement (Verdrängung).  [200​  Glossaire]

 

Jacques Camatte 2010-2023  15​ 

[entrée : « Escamotage »] Dynamique qui fait disparaître une donnée importante tout en donnant, souvent, l’impression d’en tenir compte.  [200​  Glossaire]

 

Jacques Camatte 2010-2023  16​ 

[entrée : « Détournement »] Concept forgé par les membres de l’Internationale Situationniste, et qui eut une très grande vogue à partir de 1968. Je considère qu’il connote quelque chose de commun avec celui de S. Freud de Verführung, traduit par séduction. Le détournement fondamental, opérant une empreinte qui pourra être réactivée et induire des rejouements, consiste dans le fait que les parents détournent l’enfant de sa naturalité afin qu’il s’adapte au monde hors nature, artificiel. [...]  [200​  Glossaire]

 

2.1.4. Anthropomorphose

Karl Marx 1844  134​ 

Déjà dans la propriété foncière féodale, la seigneurie de la terre apparaît comme une puissance étrangère au-dessus des hommes. [...]. Le seigneur d'un majorat, le fils aîné, appartient à la terre. C'est la terre qui hérite du seigneur. [...] La propriété foncière féodale donne son nom à son seigneur, comme un royaume le donne à son roi. L'histoire de sa famille, de sa maison, etc., tout cela donne à son régime foncier un caractère individuel, et en fait formellement sa maison, fait de lui une personne.  [239​  Manuscrits de 1844]

 

Karl Marx, 1844, Anmerkungen zu James Mill:  64​ 

 [321​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte 2010-2023  5​ 

[entrée : « Anthropomorphose »] ~ de la divinité. Métamorphose du numen (du sacré) en une figure humaine. Elle s’accompagne d’une divinomorphose affectant originellement l’unité supérieure représentante de la communauté abstraïsée devenue Etat sous sa première forme. Ultérieurement elle peut concerner les mystiques.
~ de la propriété foncière. Phénomène exposé par K. Marx dans «Critique de la philosophie de l’Etat de Hegel» où il affirme en particulier que ce n’est pas l’homme qui hérite de la propriété foncière mais l’inverse. Cette anthropomorphose est l’expression suprème du phénomène de fonciarisation, du culte de l’autochtonie, de la mystique du sol. Son complémentaire, d’après K. Marx, est une zoomorphose des hommes et des femmes. On pourrait ajouter une chtonisation, compulsion à revenir à ce qui est posé comme fondement, comme origine: la terre en tant que sol (l’inhumation en serait un support) et «mystique» de celui-ci.
~ du travail. Phénomène qui s’impose lors de la dissolution du mode de production féodal avec autonomisation de la forme féodale et émergence de l’artisanat. Elle s’exprime à travers le grand mouvement artistique commençant dans les Flandres et en Italie, avec l’émergence de la figure de l’ingénieur, avec l’affirmation de la philosophie du faire. Elle est une des composantes de la genése de la science expérimentale.
Son influence se fait sentir au sein du mouvement socialiste particulièrement chez ceux que K. Marx appela les socialistes ricardiens, chez J.P. Proudhon, au sein de la Première Internationale et se retrouve effectivement chez K. Marx, F. Engels dans leur exaltation du travail posé comme une activité spécifiquement humaine. Elle se retrouve dans le désarroi qu’engendre ce qui est nommé actuellement la fin du travail.
Son complémentaire est la dépendance par rapport au travail à un point tel que l’homme est défini essentiellement par lui et ne peut se comprendre qu’à travers lui; on a l’Homo faber et l’exaltation de la technique, de l’humanisme ainsi que de l’activisme et du mouvement (le mouvement est tout).
~ du capital. Phénomène qui fait que le capital devient homme, «a human being» selon K. Marx. Son complémentaire est la capitalisation des hommes et des femmes tendant à devenir des objets techniques, immergés dans l’immédiateté du capital, qu’on peut percevoir aussi comme son immanence.  [200​  Glossaire]

 

Voir aussi :  Comprendre l’anthropomorphose

 

2.2. Aspirations abstraites

 

2.2.1. Immortalité

Anonymous, 2600-2450 a.C., L'epopea di Gilgamesh:  85​ 
 [392​  ]Still lacking, see other translations.

 

2.2.1.1. Inimitié
A.E. van Vogt 1971  118​ 
Alors qu’il réfléchissait à ce problème, il eut une autre idée. Vous avez dit mille, répéta-t-il. « Cela me paraît bizarre. Pourquoi vous, les zouvgites, vous êtes-vous réduits à un si petit nombre? Pourquoi un tel choix? »¶ « C’est une famille », explique le membre du comité. Son attention semblait ailleurs. « Bien sûr, là où il y a beaucoup de familles, l’une d’entre elles doit nécessairement finir par exterminer toutes les autres. C’est ce qui s’est passé dans le passé le plus lointain... »  [462​  The Battle of Forever Machine translation ]

 

Jacques Camatte 2010-2023  11​ 

[entrée : « Inimitié »] Dynamique par laquelle «l’autre» est utilisé comme support pour présentifier l’ennemi et, de là, initier le déploiement de diverses violences.
L’ennemi peut être transitoire, dans le jeu, dans les débats, dans toutes les formes de concurrence.
Elle fonde le comportement de l’espèce coupée de la nature.  [200​  Glossaire]

 

2.2.2. Idée de puissance • Contrôle total

Ludwig von Bertalanffy, 1968, General System Theory. Foundations, Development, Applications:  162​ 

 [534​  ]Still lacking, see other translations.

 

Cornelius Castoriadis 1986  149​ 

Nous devons tenter de pénétrer plus profondément dans la question. L’illusion non consciente de l’« omnipotence virtuelle » de la technique, illusion qui a dominé les temps modernes, s’appuie sur une autre idée non discutée et dissimulée : l’idée de puissance. Une fois cela compris, il devient clair qu’il ne suffit pas de demander simplement : la puissance pour quoi faire, la puissance pour qui? La question est : qu’est-ce que la puissance et, même, en quel sens non trivial y a-t-il jamais réellement puissance?
Derrière l’idée de puissance gît le phantasme du contrôle total, de la volonté ou du désir maîtrisant tout objet et toute circonstance. Certes, ce phantasme a toujours été présent dans l’histoire humaine, soit « matérialisé » dans la magie, etc., soit projeté sur quelque image divine. Mais, assez curieusement, il y a toujours eu aussi conscience de certaines limites interdites à l’homme comme le montrent le mythe de la Tour de Babel, ou l’hubris grecque. Que l’idée de contrôle total ou, mieux, de maîtrise totale soit intrinsèquement absurde, tout le monde évidemment l’admettrait. Il n’en reste pas moins que c’est l’idée de maîtrise totale qui forme le moteur caché du développement technologique moderne. L’absurdité directe de l’idée de maîtrise totale est camouflée derrière l’absurdité moins brutale de la « progression asymptotique ». L’humanité occidentale a vécu pendant des siècles sur le postulat implicite qu’il est toujours possible et réalisable d’atteindre plus de puissance. Le fait que, dans tel domaine particulier et dans tel but particulier, on pouvait faire « plus » a été vu comme signifiant que, dans tous les domaines pris ensemble et pour tous les buts imaginables, la « ‹puissance » pouvait être agrandie sans limites.
Ce que nous savons maintenant avec certitude, c’est que les fragments de « puissance » successivement conquis restent toujours locaux, limités, insuffisants et, très probablement, intrinsèquement inconsistants sinon carrément incompatibles entre eux. Aucune « conquête » technique majeure n’échappe à la possibilité d’être utilisée autrement qu’il n’était visé à l’origine, aucune n’est dépourvue d’effets latéraux « ‹indésirables », aucune n’évite d’interférer avec le reste — aucune, en tout cas, parmi celles que produit le type de technique et de science que nous avons « développées ». A cet égard, la « puissance » accrue est aussi, ipso facto, impuissance accrue, ou même « anti-puissance », puissance de faire surgir le contraire de ce que l’on visait ; et qui calculera le bilan net, en quels termes, sur quelles hypothèses, pour quel horizon temporel?
Ici encore, la condition opérante de l’illusion est l’idée de séparabilité. « Contrôler » les choses consiste à isoler des facteurs séparés et à circonscrire avec précision les « effets » de leur action. Cela marche, jusqu’à un certain point, avec les objets courants de la vie quotidienne ; c’est ainsi que nous procédons pour réparer un moteur de voiture. Mais, plus nous avançons, plus nous voyons clairement que la séparabilité n’est qu’une « hypothèse de travail » à validité locale et limitée. Les physiciens contemporains commencent à se rendre compte du véritable état de choses ; ils soupçonnent que les impasses apparemment insurmontables de la physique théorique sont dues à l’idée qu’il existerait des choses telles que des « phénomènes » séparés et singuliers, et se demandent si l’Univers ne devrait pas être plutôt traité comme une entité unique et unitaire 8. D’une autre manière, les problèmes écologiques nous obligent à reconnaître que la situation est similaire en ce qui concerne la technique. Ici aussi, au-delà de certaines limites, on ne peut pas considérer que la séparabilité va de soi ; et ces limites restent inconnues jusqu’au moment où la catastrophe menace.
La pollution et les dispositifs visant à la combattre en fournissent une première illustration — banale, et facilement contestable.  [522​  Réflexions sur le «développement» et la «rationalité», pp. 148–150]

 

2.2.3. Honte prométhéenne

Günther Anders, 1956, Die Antiquiertheit des Menschen:  70​ 
 [341​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jean Baudrillard 1968  109​ 

La société technicienne vit sur un mythe tenace : celui de l'avàncement ininterrompu des techniques et du « retard » moral des hommes sur ces techniques.  [434​  Le système des objects, pp. 174-175]

 

Jacques Camatte 2012  71​ 

Successivement l’idée d’avoir perdu le combat pour la reconnaissance, de ne pas avoir été à la hauteur, fondera la honte de soi, la haine de soi avec culpabilité de ne pas avoir été à la hauteur. C’est ce que nous dit Gunther Anders à propos d’une variété de honte qu’il a individualisée: «…la honte prométhéenne… la honte qui s’empare de l’homme devant l’humiliante qualité des choses qu’il a lui-même fabriquées». C’est un rejouement d’une forme de honte qui comme les autres types de celle-ci affecte l’origine. «Si j’essaie d’approfondir cette ‹honte prométhéenne›, il me semble que son objet fondamental, l’‹opprobre fondamental› qui donne à l’homme honte de lui-même c’est son origine. T. a honte d’être devenu plutôt que d’avoir été fabriqué». On peut aller plus loin et dire que la honte dérive du fait d’avoir une origine. La honte de soi induit non seulement une dynamique de mépris de soi, mais une dynamique inconsciente de mise hors «condition humaine», afin de compenser cette honte, s’en consoler, en méprisant ceux qui restent liés à cette dernière. Alors l’homme peut effacer toute origine en s’engendrant machine (le post-humain). Mais en niant l’origine, les hommes affirment aussi une donnée de naturalité: ils n’en ont pas car ils proviennent d’une émergence. Mais on peut penser aussi, qu’actuellement, certains membres de l’espèce rougissent de ne pas être des organismes génétiquement modifiés (OGM).
En outre G. Anders met en évidence des données qui sont devenues saillantes avec les développements récents de la société-communauté. «En revanche la ‹honte prométhéenne› se manifeste dans le rapport de l’homme par rapport à la chose. Il manque alors, l’observateur, l’autre homme en face duquel on a honte». Et il précise la honte «… ce n’est pas d’être réifié mais, à l’inverse, de ne pas l’être».  [343​  Inversion et dévoilement]

 

Idées reçues: Euripídēs 428 a.C.  113​ 
Ô Jupiter, pourquoi as-tu produit à la lumière du soleil les femmes, cette funeste engeance, née pour le malheur des hommes ? Si tu voulais propager la race des mortels, tu n'aurais pas dû attribuer ce rôle aux femmes ; les hommes, en te consacrant dans tes temples de l'airain, du fer ou de l'or, auraient acheté de quoi engendrer une postérité, chacun en raison de la valeur de son offrande ; et, sans femmes, ils auraient vécu libres au sein de leurs demeures.  [442​  Hippolyte]

 

Idées reçues: Lotario di Segni (Innocenzo III) ~1195  23​ 
L'homme a été formé de poussière, de boue et de cendres ; ce qui est encore plus vil, de la semence la plus répugnante. Il a été conçu dans la démangeaison de la chair, dans la chaleur de la passion et la puanteur de la luxure, et pire encore, avec la tache du péché. Il est né dans le labeur, l'effroi et l'ennui. et, pire encore, il est né pour mourir. (...) L'homme est conçu du sang par l'ardente putréfaction du désir, comme si de funestes vers se tenaient auprès de son corps. Vivant, il engendre des poux et des lombrics ; mort, il génère des vers et des mouches. Vivant, il produit des excréments et du vomi ; mort, il produit de la pourriture et de la puanteur. Vivant, il n'engraisse qu'un seul homme ; mort, il engraisse de nombreux vers.  [218​  De la misère de la condition humaine]

 

Idées reçues: Joseph Fletcher 1974  176​ 
Nous réalisons que l’utérus est un endroit obscur et dangereux, un milieu plein de périls. Nous devons souhaiter que nos enfants potentiels se trouvent là où ils peuvent être surveillés et protégés autant que possible.  [566​  The Ethics of Genetic Control]

 

2.3. L'aube de la civilisation (tentatives de contrôle)

André Leroi-Gourhan, 1964, Le Geste et la Parole. 1, Technique et Langage:  131​ 

 [482​  ]Still lacking, see other translations.

 

André Leroi-Gourhan, 1964, Le Geste et la Parole. 1, Technique et Langage:  132​ 

 [482​  ]Still lacking, see other translations.

 

2.3.1. La religion

Jacques Camatte 2010-2023  18​ 

[entrée : « Religion »] Union d’une épistémé (théologie) et d’une praxis (ensemble de rites). Elle est liée à l’État et implique la réinstauration de quelque chose qui a été perdu.  [200​  Glossaire]

 

2.3.2. L'État

Jacques Camatte 2010-2023  19​ 

[entrée : « État »] Ne peut se définir, originellement, qu’au travers de l’exposé du procès d’abstraïsation de la communauté qui engendre une unité supérieure (pharaon, lugal, roi des rois, etc) qui représente la totalité de celle-ci. C’est le surgissement de l’État sous sa première forme qui s’effectue en même temps que se met en place le mouvement de la valeur dans sa dimension verticale (procès de valorisation). Simultanément s’opère une anthropomorphose de la divinité et une divinomorphose de l’unité supérieure, et la religion s‘instaure. Ultérieurement s’impose une seconde forme déterminée par le mouvement de la valeur en sa dimension horizontale, phénomène ne pouvant pas se réduire uniquement au domaine économique. Fondamentalement l’État, au travers de ces diverses formes, développées à partir des deux première sus-indiquées, tend à définir l’homme, la femme, à les enfermer dans ses déterminations.  [200​  Glossaire]

 

2.3.3. Organisation • Bureaucratie

Amadeo Bordiga, 1966, Struttura economica e sociale della Russia d'oggi:  76​ 

 [360​  ]Still lacking, see other translations.

 

Lewis Mumford, 1967, The Myth of the Machine:  48​ 

 [243​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte & Gianni Collu 1969  89​ 

Le capital comme mode social de production réalise sa domination réelle quant il parvient à remplacer toutes les présuppositions sociales ou naturelles préexistantes par des formes d’organisation propres qui médiatisent la soumission de toute la vie physique et sociale à ses propres besoins de valorisation. L’essence de la Gemeinschaft (communauté) du capital est l’organisation.  [291​  Transition]

 

2.3.3.1. Mégamachine

Lewis Mumford, 1967, The Myth of the Machine:  38​ 

 [243​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jaime Semprun, 2005, Défense et illustration de la novlangue française:  62​ 

 [311​  ]Still lacking, see other translations.

 

2.3.4. Propriété privée

Costantinos Kavafis 1927  22​ 
La Bulle d’Or émise par Alexis Comnène pour rendre un éclatant hommage à sa ​/​ mère, la très sage Anne Dalassène (insigne par sa vie et ses œuvres), contient ​/​ diverses formules élogieuses. Rapportons ici une belle et noble phrase : ​/​ Entre nous, ​/​ le tien et le mien, ces mots si froids, n’ont jamais été prononcés.  [214​  Anne Dalassène Marguerite Yourcenar]

 

Karl Marx, 1844, Ökonomisch-philosophische Manuskripte aus dem Jahre 1844:  34​ 

 [239​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1844, Ökonomisch-philosophische Manuskripte aus dem Jahre 1844:  33​ 

 [239​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1867, Das Kapital:  88​ 

 [269​  ]Still lacking, see other translations.

 

 

Chapitre 3.
Le processus • Double mouvement

Robert Musil, 1930–1943, Der Mann ohne Eigenschaften:  74​ 
 [353​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte 1989  73​ 

Le phénomène de la valeur est indissolublement lié à celui du capital. Il y a continuité et discontinuité entre les deux. Continuité en ce sens que la première est en réalité la présupposition du second ; discontinuité en ce sens que le capital parvient à l’autonomisation et à la communauté, ce qui est impossible pour la valeur. La discontinuité fut possible quand la séparation fut enfin réalisée. C’est ainsi que nous avons présenté le phénomène capital dans divers travaux antérieurs.  [347​  9. Le phénomène de la valeur]

 

Jacques Camatte 2022  146​ 

[...] j'ai pu arriver à mettre en évidence l'aporie de l'affirmation: le capital domine la valeur, parce qu'il se substitue à elle, de même qu'il se substitue à la communauté, à la nature etc... C'est-à-dire que ce qui est substitué existe toujours mais n'est plus déterminé par son devenir propre mais par celui du capital, comme les relations humaines furent, au néolithque, substituées par le mouvement économique fondant la dualité: naturalité artificialité.  [514​  Précisions au sujet de Capital et Valeur]

 

3.1. Le mouvement de la valeur

Karl Marx, 1844, Ökonomisch-philosophische Manuskripte aus dem Jahre 1844:  36​ 
 [239​  ]Still lacking, see other translations.

 

Carl Schmitt 1959  145​ 
Bien sûr, même avant la philosophie des valeurs, on parlait de valeurs, mais aussi de non-valeurs. Cependant, une distinction était généralement faite, en disant : les choses ont une valeur, les personnes ont une dignité. On considérait qu'il était indigne d'accorder de la valeur à la dignité. Aujourd'hui, cependant, la dignité devient également une valeur. Cela signifie que le statut de la valeur s'est considérablement accru. La valeur est en quelque sorte revalorisée.  [510​  Die Tyrannei der Werte]

 

Jacques Camatte 1989  79​ 

Un des plus grands traumatismes qu’ait connu l’espèce est celui provoqué par le surgissement du mouvement de la valeur parce que celui-ci ne peut advenir que lorsque se produisirent simultanément la dissolution de la communauté, la formation des individus, de la propriété privée, des classes, de l’État médiateur, phénomènes qui constituent à la fois ses présuppositions et ses conséquences. ¶ Ainsi avec cette advenue il s’agit du bouleversement du rapport fondamental, du rapport au monde, de celui des relations entre êtres humains, féminins, ainsi que d’un saisissement, d’une appréhension d’un monde de plus en plus anthropomorphisé. ¶ C’est l’articulation essentielle du passage de l’espèce encore immergée dans la nature à l’espèce se créant un monde artificiel, de plus en plus hors nature et ce parce que non seulement il opère dans la dynamique de la scission comme le fait le phénomène État, qui pose simplement l’espèce en discontinuité avec la nature, mais parce qu’il fonde une positivité dans la mesure où la valeur tendra à fonder une autre communauté. ¶ autrement, le mouvement de la valeur est ce qui permet l’autonomisation des présuppositions sus indiquées et donc leur accession à une existence strictement discernable et effective, ensuite il s’autonomise par rapport à eux et les fonde ; ce qui pose deux moments : celui d’une domination formelle et celui d’une domination réelle. ¶ Le mouvement de la valeur eut tendance à émerger partout où ces présuppositions se vérifièrent, d’où la grande diversité des formes parce que, comme nous l’avons déjà indiqué, dans toutes les zones de développement de l’espèce il y eut une certaine tendance à produire la propriété privée, l’individu, etc.. Mais cela ne s’est pas épanoui partout ; en conséquence la valeur elle-même n’a pu atteindre le stade de son effectivité. En outre dans certains cas, comme dans l’Orient chinois, la valeur tandis réellement à s’autonomiser, mais cette autonomisation fut enrayée par la communauté despotique ; aussi ce n’est qu’en Occident qu’elle put parvenir à son effectivité et se transformer ensuite en capital.  [347​  9. Le phénomène de la valeur, 9.1.1. ]

 

 

 

3.1.1. Robinsonnade

AA.VV. 1982  29​ 

[entrée : « Robinsonnades »] Dans les Grundrisse, Marx désigne, sous ce terme ironique de « robinsonnades », l'idée d'individus isolés qui a servi de point de départ à nombre de théoriciens pour expliquer la genèse des corps sociaux. Ainsi « le chasseur et le pêcheur individuels et isolés, par lesquels commencent Smith et Ricardo, font partie des plates fictions du xviie siècle ». A la décharge de Rousseau, qui en est le père, Marx admet qu'il s'agit là d'une illusion de l'époque. Il ne trouve par contre aucune excuse à ceux qui, comme Bastiat, Carey et Proudhon reviennent « en pleine économie politique moderne » au mythe de l'origine. ¶ Dans Le Capital, Marx explique la genèse des robinsonnades en faisant valoir que « la réflexion sur les formes de la vie sociale, et, par conséquent, leur analyse scientifique, suit une route complètement opposée au mou- vement réel. Elle commence, après coup, avec des données déjà tout établies, avec les résultats du développement ». D'où le goût de l'économie politique et de Ricardo, à nouveau cité, pour les robinsonnades. [...] ¶ Derrière les « robinsonnades », qui sont l'apparence du procès d'anticipation de la société bourgeoise, s'opère la double critique de l'individualisme et des utopies sociales.  [234​  Dictionnaire critique du marxisme]

 

3.1.2. Valeur • Valeur d'usage • Valeur d'échange

Alasdair Macintyre, 1981, After Virtue:  91​ 
 [412​  ]Still lacking, see other translations.

 

Guy Debord 1967  59​ 

[Thèse 46] La valeur d’échange n’a pu se former qu’en tant qu’agent de la valeur d’usage, mais sa victoire par ses propres armes a créé les conditions de sa domination autonome. Mobilisant tout usage humain et saisissant le monopole de sa satisfaction, elle a fini par diriger l’usage. Le processus de l’échange s’est identifié à tout usage possible, et l’a réduit à sa merci. La valeur d’échange est le condottiere de la valeur d’usage, qui finit par mener la guerre pour son propre compte.  [303​  La Société du Spectacle]

 

Jean Baudrillard, 1972, Pour une critique de l’économie politique du signe:  40​ 

 [249​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte 1989  106​ 

La valeur est un opérateur de l’activité humano-féminine, à partir du moment où il y a scission d’avec la communauté. C’est un concept qui inclut mesure, quantification, jugement d’existence. Il se purifie au cours de son autonomisation, c’est-à-dire qu’il se détache des représentations mythiques, et se charge de déterminations nouvelles par suite de son opérationnalité dans divers domaines — hors de celui strictement économique d’où il a surgi dans sa détermination qui le rendit opératoire — qui peuvent connaître des devenirs plus ou moins divergents.  [347​  9. Le phénomène de la valeur, 9.1.13. ]

 

Jacques Camatte 1995-1997  41​ 

Note 2 Dans la première édition du Capital Marx écrit— «Nous connaissons maintenant la substance de la valeur, c’est le travail. Nous connaissons la mesure de sa grandeur, c’est le temps de travail. Il nous reste à analyser la forme, cette forme qui donne à la valeur le caractère d’échange.«(p.31)
Il semble qu’ici Marx pense que la valeur préexiste à la valeur d’échange. Il est dommage qu il n’ait pas aborde le problème de l’origine de la valeur (cf. note 4).
Note 4 D’après d’autres analyses de Marx, il semblerait que ce soit l’activité humaine qui, à l’origine, soit potentiellement valeur..
«Si nous disons: en tant que valeurs les marchandises ne sont que travail humai coagulé, notre analyse de celles-ci se réduit à l’abstraction valeur, elle ne nous donne pas de forme valeur différente de sa forme naturelle. Il en va autrement dans le rapport de valeur d’une marchandise à une autre. Son caractère surgit de son propre rapport a l’autre marchandise. Le Capital, Ed. Sociales, L.I, t.1, p. 65)
On peut interpréter ceci en disant que le travail humain n’est que potentiellement valeur. On n’accède à sa réalité de valeur que par l‘abstraction. C’est donc en ce phénomène de potentialité de la valeur que réside l’idée qu’il puisse y avoir valeur avant valeur d’échange.
«Il ne suffit pas cependant d’exprimer le caractère spécifique du travail en quoi consiste la valeur de la toile. La force de travail humaine à l’état fluide ou le travail humain constitue la valeur. Il ne devient valeur qu’a l’état coagulé dans une forme objectivée. (Idem, p. 65)
Ce qui est donc l’essentiel, mais apparu secondairement, c’est la forme objectivee sans laquelle la valeur ne peut pas apparaître. En outre l’objectivation incluse dans ce procès est grosse d’une aliénation (cf. note 08).  [253​  Forme, réalité, effectivité, virtualité]

 

Robert Kurz, 2004, Abschied vom Gebrauchswert:  68​ 

 [333​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte 2010-2023  13​ 

[entrée : « Valeur »] «C’est le phénomène de représentation du discontinu opérant dans la communauté se désagrégeant, posant par là la nécessité d’une quantification rendant apte la représentation du positionnement de ses membres en son sein».
«La valeur est un opérateur de l’activité humano-féminine, à partir du moment où il y a scission d’avec la communauté. C’est un concept qui inclut mesure, quantification, jugement d’existence. Il se purifie au cours de son autonomisation, c’est-à-dire qu’il se détache des représentations mythiques, et se charge de déterminations nouvelles par suite de son opéra­tio­na­li­té dans divers domaines — hors de celui strictement économique d’où il a surgi dans sa détermination qui le rendit opératoire — qui peuvent connaître des devenirs plus ou moins divergents».
Toute valeur est un équivalent général, que ce soit la valeur économique, la justice, l’honneur, l’amour, la bonté, etc…  [200​  Glossaire]

 

3.1.3. L'échange • Don • Troc

Karl Marx, 1844, Anmerkungen zu James Mill:  158​ 

 [321​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte 1989  107​ 

[...] Cl. Lévi-Strauss : « Il y a un lien, une continuité, entre les relations hostiles et la fourniture de prestations réciproques : les échanges sont des guerres pacifiquement résolues, les guerres sont l’issue de transactions malheureuses » (Structures élémentaires de la parenté, ed. Puf, p. 86).
[…] Toutefois, il ne faut pas omettre que le phénomène concerne des communautés : « D’abord, ce ne sont pas des individus, ce sont des collectivités qui s’obligent mutuellement, échangent et contractent » (M. Mauss, Essai sur le don, in Sociologie et anthropologie, éd. PUF, p. 150).
En outre, c’est une totalité qui est transmise : « De plus, ce qu’ils échangent, ce n’est pas exclusivement des biens et des richesses, des meubles et des immeubles, des choses utiles économiquement. Ce sont avant tout des politesses, des festins, des rites, des services militaires, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes, des foires dont le marché n’est qu’un des moments et où la circulation des richesses n’est qu’un des termes d’un contrat beaucoup plus général et beaucoup plus permanent » (Idem., p. 151).
Á ce niveau s’ébauchent divers éléments qui fonderont la valeur. Celle-ci ne peut pas s’affirmer car nous n’avons pas d’échange réel, mais plutôt un phénomène de compensation. D’autre part, ce ne sont pas les objets produits qui ont une importance mais l’affirmation qui, grâce à eux, est obtenue.
Par ce mécanisme s’exprime une réalité où il y a affirmation d’une volonté de non dépendance, d’autarcie, et celle d’abolir tout mouvement d’inégalisation.
Enfin, dans la mesure où ce sont deux communautés ou deux phratries d’une même communauté qui, comme l’indique M. Mauss, s’affrontent, on peut se demander si cette confrontation ne vise pas à prendre connaissance chacune l’une de l’autre, à parvenir à se représenter l’une à l’autre, au travers de diverses activités.
Ceci nous impose de revenir sur le phénomène de compensation.
« Mais nous sommes là au cœur d’une contradiction typique de la mentalité primitive. La notion d’équivalence et de compensation, donc de rachat se chevauchent, ou plutôt la première engendre la seconde » (L. e R. Makarius, L’origine de l’exogamie et du totémisme, p. 319).
En effet, pour réaliser une compensation, il faut calculer ce que représente une chose ou un acte. Actuellement, nous disons qu’il faut l’estimer, l’évaluer, ce qui postule l’existence de tout le système des valeurs.
Nous avons là une autre composante essentielle de la formation de la valeur : il ne s’agit plus de déterminer le pouvoir mais de déterminer la compensation. Or, ceci a une généralité plus vaste. M. Mauss fait remarquer :
« Mais si nous étendons notre champ d’observation, la notion de tonga prend tout de suite une autre ampleur. Elle connote en maori, en tahitien, en tongan et en mangarevan, tout ce qui est propriété, tout ce qui peut être échangé, objet de compensation » (o.c., p. 157).
Nous pouvons ajouter qu’en définitive l’échange est au départ un phénomène de compensation.  [347​  9. Le phénomène de la valeur, 9.1.12., 9.1.9. ]

 

3.1.4. Marchandise

Fredy Perlman 1968  121​ 

L’objectif principal de Marx n’était pas d’étudier la rareté, ni d’expliquer le prix, ni d’allouer des ressources, mais d’analyser comment l’activité de travail des personnes est régulée dans une économie capitaliste. L’objet de l’analyse est une structure sociale déterminée, une culture particulière, à savoir le capitalisme-marchandise, une forme sociale d’économie dans laquelle les relations entre les personnes ne sont pas réglées directement, mais par l’intermédiaire de choses. Par conséquent, « le caractère spécifique de la théorie économique en tant que science qui traite de l’économie capitaliste marchande réside précisément dans le fait qu’elle traite des relations de production qui acquièrent des formes matérielles ». (Rubin, p.47).  [470​  Le fétichisme de la marchandise. Une introduction à l’essai de I.I. Rubin sur la théorie de la valeur de Marx Machine translation ]

 

3.1.5. Aliénation

Günther Anders 1956  100​ 

La thèse selon laquelle notre dépendance envers les « amis familiers » et le « monde familier » nous aliène à nous-mêmes est peut-être devenue problématique. Non parce qu’elle irait trop loin, mais parce qu’elle n’ose pas aller assez loin. Car supposer que nous, hommes d’aujourd’hui, exclusivement nourris de succédanés, de stéréotypes et de fantômes, nous serions encore des « moi » ayant un « soi », et que ce serait ce régime alimentaire qui nous empêcherait d’être« nous-mêmes», ce serait faire preuve d’un optimisme qui n’est peut-être plus de mise. L’époque où l’on pouvait être victime de l’« aliénation », où celle-ci était un processus qui était effectivement à l’œuvre, n’est-elle pas déjà derrière nous – du moins dans certains pays ? N’avons-nous pas déjà atteint un état où nous ne sommes plus du tout « nous-mêmes », mais seulement des êtres quotidiennement gavés d’ersatz ? Peut-on dépouiller celui qui est déjà dépouillé ? Peut-on dénuder celui qui est déjà nu? Peut-on encore aliéner l’homme de masse à lui-même ? L’aliénation est-elle encore un processus ou n’est-elle déjà plus qu’un fait accompli ? Longtemps nous avons raillé ces « psychologies sans âme » qui, elles-mêmes, se gaussaient des catégories telles que le « moi » ou le « soi » et les tenaient pour relevant d’une métaphysique ridiculement scolaire, en disant qu’elles n’étaient que des falsifications de l’être humain. Avions-nous raison ? Nos moqueries n’étaient-elles pas pure sentimentalité ? Était-ce bien ces psychologues qui avaient falsifié l’homme ? N’étaient-ils pas déjà les psychologues de l’homme falsifié ? N’étaient-ils pas fondés, en tant que robots, à étudier les robots, à faire de la cybernétique plutôt que de la psychologie ? N’avaient-ils pas raison jusque dans leurs erreurs, si l’homme dont ils traitaient était déjà l’homme falsifié ?  [341​  L'Obsolescence de l'homme]

 

Giorgio Agamben, 1996, Mezzi senza fine:  163​ 

 [538​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte 2010-2023  2​ 

[entrée : « Aliénation »] Procès au cours duquel ce qui était propre devient autre, étranger. Le caractère négatif, nocif de ce phénomène découle du fait que l’autre recèle une dimension antagonique à soi, à ce qui nous est propre. ¶ «Au mouvement de séparation-scission (…) se relie celui d‘autonomisation (Verselbstständigung) des produits engendrés par l’activité humaine, celui des rapports sociaux qu’elle a engendrés. Elle s’accompagne aussi d’une depossession-expropriation (Ent­eig­nung) tandis que l’extériorisation (Ver­äus­se­rung) des capacités au cours de la manifestation (Ausserung) de l’être humain est en fait dépouillement (En­täus­se­rung). Il y a simultanément une extranéisation (Ent­frem­dung) due au fait que les produits deviennent étrangers aux producteurs et ceux-ci à leur communauté. Le mouvement résultant est une interversion-renversement (Verkherung) qui fait que les choses deviennent sujets (Ver­sub­jek­ti­vie­rung) et les sujets des choses (Ver­sach­li­chung) ce qui constitue la mystification dont le résultat est le fétichisme de la marchandise ou du capital qui fait que les choses ont les propriétés-qualités des hommes.» ¶ Cet ensemble de procès implique qu’à la fin soit engendrée une «figure» hostile à la personne qui a opéré; ce qui implique également l’existence d’un mécanisme dont hommes et femmes ne sont pas conscients et qui tend à inverser le but de ce qu’ils se proposent d’atteindre. Ainsi ils se trouvent enfermés, piégés, dans un devenir qu’ils voulaient éviter. Par là, l’aliénation s’apparente à la folie. [...]  [200​  Glossaire]

 

3.1.6. Marchandise exclu • Équivalent général

Jacques Camatte 2010-2023  9​ 

[entrée : « Équivalent général »] C’est ce qui résulte d’un phénomène d’exclusion d’un élément d’un ensemble qui, dès lors, va pouvoir représenter n’importe quel élément de cet ensemble. K. Marx a mis ceci en évidence en ce qui concerne l’argent (valeur), mais c’est valable pour toutes les valeurs. L’exclusion s’accompagne d’une élection. Dit autrement, ce qui est exclu devient élu, érigé au rang d’unité supérieure qui fonde et représente. Les concepts sont, en général des équivalents généraux. Ainsi l'Homme est un équivalent général. Il présuppose l'exclusion d'un type d'hommes donné - celui déterminé par le surgissement du mode de production capitaliste - qui va tendre à représenter tous les types d'hommes possibles (ayant existé et existant encore). Ceci apparaît nettement quand il est question des droits de l'Homme.  [200​  Glossaire]

 

3.1.7. Argent

Alfred Sohn-Rethel, 1970, Geistige und körperliche Arbeit. Zur Theorie der gesellschaftlichen Synthesis:  155​ 
 [273​  ]Still lacking, see other translations.

 

Alfred Sohn-Rethel, 1990, Das Geld, die bare Munze des Apriori:  157​ 
 [281​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1844, Anmerkungen zu James Mill:  159​ 

 [321​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1858, Fragment des Urtextes von „Zur Kritik der politischen Ökonomie“:  160​ 

 [388​  ]Still lacking, see other translations.

 

Georg Simmel, 1917, Aus dem nachgelassen Tagebuch:  164​ 

 [542​  ]Still lacking, see other translations.

 

Alfred Sohn-Rethel, 1990, Das Geld, die bare Munze des Apriori:  50​ 

 [281​  ]Still lacking, see other translations.

 

3.1.8. Prêt • Crédit Dette

Karl Marx, 1844, Anmerkungen zu James Mill:  64​ 

 [321​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte 1975  93​ 

Le crédit a eu différentes formes au cours des âges. Il est certain qu'il ne peut exister qu'à partir du moment où les hommes sont aptes à considérer comme réelle une action du futur. On peut être d'accord avec Mauss sur le fait qu'avec le potlach, système de dons et de contre-dons, il y avait, au fond, un phénomène de crédit. Ce qu'il faut ajouter c'est que le mouvement de la valeur était alors vertical et aboutissait à l'offre à un dieu, ensuite il acquit un mouvement horizontal. D'autre part, dans ce système la valeur d'échange ne parvient pas à s'autonomiser ; en revanche, on peut dire que le pôle valeur d'usage de la valeur, lui, s'autonomise et engendre une certaine aliénation des hommes. Le principe déterminant est alors l'utilité ; avec l'autonomisation de la valeur d'échange ce sera la productivité.  [420​  C’est ici qu’est la peur, c’est ici qu’il faut sauter, Note 9 ]

 

3.1.9. Abstraction réelle

Karl Marx, 1847, Das Elend der Philosophie. Antwort auf Proudhons "Philosophie des Elends":  95​ 

 [210​  ]Still lacking, see other translations.

 

Alfred Sohn-Rethel, 1970, Geistige und körperliche Arbeit. Zur Theorie der gesellschaftlichen Synthesis:  154​ 

 [273​  ]Still lacking, see other translations.

 

Alfred Sohn-Rethel, 1970, Geistige und körperliche Arbeit. Zur Theorie der gesellschaftlichen Synthesis:  156​ 

 [273​  ]Still lacking, see other translations.

 

Alfred Sohn-Rethel, 1970, Geistige und körperliche Arbeit. Zur Theorie der gesellschaftlichen Synthesis:  47​ 

 [273​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jaime Semprun 1993  150​ 

Et puis c’est toujours la même histoire: on reproche au marxisme d’être «grossièrement réducteur» en expliquant tout par l’organisation économique présente, alors que ce n’est pas dans la théorie mais dans la réalité que l’économie «réduit» toute la vie des hommes. C’est effectivement d’une grande grossièreté, mais c’est une grossièreté qu’il faut traiter come elle le mérite : grossièrement.  [307​  Dialogues sur l’achévement des temps modernes, p. 123 ]

 

Jaime Semprun 2003  148​ 

On peut en tout cas convenir aisément que l’analyse critique du fétichisme de la marchandise est très loin d’être devenue, dans le monde où nous vivons, une simple curiosité archéologique, et il n’est jamais mauvais de redire que ce n’est pas la théorie de Marx qui « réduit » tout à l’économie, mais « la société marchande qui constitue le plus grand “réductionnisme” jamais vu » ; et que «pour sortir de ce “réductionnisme”, il faut sortir du capitalisme, non de sa critique ».  [518​  Le fantome de la theorie]

 

Marco Iannucci 2018  137​ 

"Histoire" est le nom qu'il faut attribuer au devenir humain lorsqu'apparaît une tribu qui emprunte le chemin qui la conduit à dissoudre les liens communautaires ancrés dans l'activité transformatrice et à tenter de devenir autonome par rapport à l'être communautaire naturel (les deux processus ne font alors qu'un). Mais de tels moments se produisent-ils réellement ? La réponse est oui : il existe un mode de praxis humaine capable d'impliquer simultanément la socialisation (en la réalisant dans l'abstrait) et le processus d'échange organique avec la nature (en la séparant de cette socialisation) et c'est une praxis très répandue : l'échange qui transforme les produits en marchandises. En effet, c'est le propre de ces actes d'échange que de se dérouler dans un état de séparation à la fois spatiale et temporelle (je pourrais donc dire : essentielle) du processus d'échange organique entre les sujets humains et la nature. Plus la relation d'échange s'étend, libérée des prescriptions sacrées, rituelles, religieuses, magiques, de réciprocité, etc., et régie par la seule considération quantitative des valeurs en jeu, plus l'ensemble de la praxis humaine s'abstrait du lien organique avec les contraintes naturelles. Le processus se fait par étapes, et ce n'est pas un hasard si les échanges sont nés là où les liens communautaires étaient suspendus, c'est-à-dire, comme l'observe Marx : "L'échange ne commence pas entre les individus d'une communauté, mais là où les communautés s'arrêtent - à leurs frontières, dans la zone de contact des différentes communautés. Il s'agit de l'interruption des relations organiques, de l'arrêt de la nature [A. Sohn-Rethel], lors d'actes d'échange. Ce vide de l'expérience, cette rupture de la continuité entre l'homme et la nature, ne se produit pas seulement de facto, mais par nécessité et irrémédiablement à partir du moment où c'est le mouvement de la valeur qui régit les liens interhumains. En effet, l'acte d'échange se produit dans un espace et un temps nécessairement abstraits, c'est-à-dire autres que l'espace et le temps dans lesquels s'opère l'échange entre les communautés humaines et naturelles fondées sur l'activité transformatrice. Les relations entre les individus commencent donc à tourner autour d'une abstraction qui est réelle, puisqu'elle ne naît pas de la pensée mais de l'action (d'échange) et qu'elle est donc capable d'altérer radicalement le lieu unitaire de l'expérience, c'est-à-dire la correspondance entre le Gemeinwesen naturel et le Gemeinwesen humain. À la place, une séparation est établie entre la nature opposée en tant qu'objet et les sujets humains qui ne sont plus que des monades individuelles séparées et mutuellement opposées dans les motivations de leurs actions.  [356​  Un percorso nell'essere in comune. Machine translation ]

 

 

 

3.1.10. Immortalité (recherchée dans la valeur)

Karl Marx 1858  86​ 
L’immortalité ( Die Un­ver­gäng­lich­keit ) à laquelle tend l’argent en prenant une attitude négative vis-à-vis de la circulation (en s’en retirant)[...].  [388​  Fragment des Urtextes von „Zur Kritik der politischen Ökonomie“]

 

3.2. Le mouvement du capital

 

3.2.1. Le capital

Jacques Camatte 2010-2023  7​ 

[entrée : « Capital »] Il est défini à partir de l’œuvre de K. Marx: la valeur parvenue à l’autonomie et pouvant se perpétuer (se pérenniser) du fait de l’assujettissement du mouvement social, au travers de la domination du rapport salarial (soumission du travail au capital).  [200​  Glossaire]

 

Marco Iannucci 2018  75​ 

Je me souviens encore très bien de l'émotion que j'ai ressentie à la lecture de ce livre [Le Capital]. C'était l'émotion que l'on ressent face à un dévoilement, quand quelque chose qui était caché, dissimulé, nous est soudain révélé. Le dévoilement opéré par Marx est profond et en même temps riche en détails, et je ne peux que me référer à ses paroles. Mais je ne veux rappeler ici que trois pierres angulaires, celles qui m'ont le plus frappé à l'époque :
Premièrement, j'ai été étonné et en même temps éclairé lorsque Marx m'a expliqué que le capital n'est pas une chose, mais une relation sociale entre des personnes, médiatisée par des choses. "Mais alors, me suis-je dit, le capital ne doit finalement pas être traité comme un objet de l'économie : s'il régit les relations entre les hommes, cela signifie qu'il n'appartient pas à une sphère particulière, mais qu'il est ce qui détermine la façon dont les hommes et les femmes vivent, ce qui façonne leur vie. Par conséquent, proposer de démanteler le capital, de le désactiver, de s'en extraire, ce n'est pas faire une opération politico-économique, mais c'est redessiner sa vie sous une autre forme, et ce redessinement n'est pas limité à une sphère prédéfinie, mais il est total, et va jusqu'à la racine de l'humain". Je commençais également à me rendre compte que si ce qui apparaît en surface, ce sont les "choses" (les marchandises, l'argent), alors que ce qui n'apparaît pas, c'est que ces choses servent de médiateur aux relations sociales, c'est pourquoi on peut toujours parler des choses, alors que la forme que prennent les relations sociales lorsqu'elles sont façonnées par ces choses, est le plus souvent passée sous silence ;
Mais de quels rapports sociaux le capital est-il porteur lorsqu'il s'installe parmi les hommes ? Évidemment de rapports sociaux correspondant à sa nature. Et quelle est cette nature ? Deuxième révélation : le capital est de l'argent en devenir, c'est de l'argent qui se valorise, qui augmente sa quantité. Autre illumination étonnante : mais alors il me dit que les relations humaines, si elles se soumettent au capital, prennent pour pivot de l'argent qui doit s'accroître, c'est-à-dire qu'elles prennent une forme fonctionnelle pour un processus qui doit finalement apporter, dans les poches de ceux qui y ont mis (investi) de l'argent, plus d'argent qu'il n'y en avait au départ. Les relations humaines sont donc façonnées en fonction de cet accroissement de l'argent dans l'un de leurs pôles, c'est-à-dire la valorisation qui fait de l'argent un capital. Cette valorisation devient le liant des relations humaines, avec une inversion que Marx souligne, où les relations sociales ne sont plus alors "immédiatement des relations sociales entre personnes [...] mais des relations de choses entre personnes et des relations sociales entre choses". Si vous ne jouez pas ce jeu, le processus vous relègue aux marges de la vie sociale, ce qui signifie souvent la vie tout court. Parce que la valorisation exige que tous les biens deviennent des marchandises, et si vous n'avez pas accès aux marchandises, vous mourez, socialement et physiquement. Et pour avoir accès aux marchandises, il faut posséder de l'argent, et le principal moyen qui vous est proposé pour l'acquérir est de devenir vous-même une marchandise, en vendant vos facultés humaines. Vous pouvez voir les conséquences énormes qui en découlent ;
mais jusqu'où ce processus pénètre-t-il dans la vie humaine ? Où s'arrête-t-il ? Réponse de Marx et troisième dévoilement : il n'a pas de limite prédéterminée, le capital ne s'arrête à rien. Cela signifie qu'il tend à transformer toutes les relations intra-humaines et les relations entre l'espèce et la nature en relations fonctionnelles à sa valorisation. Ceci est est vrai dans l'extension (Marx soulignait à cet égard la nécessité pour le capital de se créer un marché mondial) mais c'est aussi vrai dans l'intension, avec son entrée capillaire dans la détermination des actions que les individus accomplissent chaque jour. Marx, par exemple, a fourni les éléments permettant de comprendre que le besoin du capital n'est pas de créer des produits pour des besoins, mais des besoins pour des produits. Les actes que nous croyons accomplir naturellement et simplement pour satisfaire nos besoins, sont en réalité orientés de manière à passer par l'achat et la consommation de marchandises, afin d'assurer la valorisation maximale du capital. Notre action est un appendice de cette valorisation. Cela suppose que les représentations mentales qui sont associées à nos actes soient elles aussi calquées sur les besoins du capital (c'est le rôle de la publicité et de l'information de masse).  [356​  Un percorso nell'essere in comune.]

 

3.2.1.1. La crématistique

Aristotélēs, IV a.C., Τά πολιτικά:  90​ 

 [406​  ]Still lacking, see other translations.

 

3.2.2. Plus-value

Stephen Smith  2022  114​ 
Ma fille est ingénieur en aérospatiale. Lorsqu’elle a obtenu sa Maîtrise, elle a laissé un grand nombre de ses carnets à la maison. En tant que pilote, j’étais curieux et j’en ai sorti un pour y jeter un coup d’œil. Il devait s’agir d’un de ses premiers cours. La toute première chose sur la première page était la suivante : « Quel est l’objectif d’une entreprise aérospatiale? » La réponse était parfaite. « Gagner de l’argent. »  [446​  Comment in a forum]

 

Jean Vioulac 2009  143​ 

L’idéologie marxiste a le plus souvent défini le Capital comme « rapport social de production » ; donnée par Marx lui-même, la définition est incontestablement juste : dans la mesure où l’essence même de l’être est localisée dans le travail des individus, le Capital ne saurait avoir pour base ou assise qu’un certain mode d’actualisation de ce travail, conditionné par le rapport que les travailleurs entretiennent entre eux. ¶ Cette définition est cependant insuffisante à circonscrire le mode d’être du Capital, précisément parce qu’on y reconnaît une aliénation du travail, c’est-à-dire son devenir-autre. ¶ Le travail est aliéné parce qu’il s’actualise par un autre et pour un autre, et que son acte devient alors acte d’un autre : toute la question est de savoir quel est cet autre pour lequel s’aliène le travail, et qui par son aliénation conquiert une puissance dont il est par principe dépourvu. ¶ Or la spécificité du système est de ne pas aliéner un groupe d’hommes au profit d’un autre groupe d’hommes : ce type de rapport d’exploitation, qui reste immanent au champ des praxis, est caractéristique de l’esclavage ou du servage, où des exploiteurs s’approprient les produits particuliers de travailleurs particuliers, et usent et abusent des exploités pour satisfaire leurs fins particulières. ¶ Ce type de rapport social peut être condamné comme injuste ou justifié comme inévitable : il n’en reste pas moins que c’est la praxis subjective — celle des exploiteurs en l’occurrence — qui demeure constitutive : ainsi le monde grec, fondé sur l’esclavage, est-il en son essence praxique. ¶ La caractéristique du système capitaliste est tout au contraire d’arracher la production à la praxis subjective particulière pour la transférer dans une totalité abstraite qui seule a le statut de sujet. ¶ En s’obnubilant sur les capitalistes, le marxisme a souvent méconnu le fait sans cesse rappelé par Marx que le « capitaliste lui-même n’est détenteur de la puissance que comme personnification du Capital », et que le capitaliste, fût-il bénéficiaire du système, est tout autant dépossédé de son statut de sujet et n’a lui-même aucune autonomie par rapport au processus objectif de production. ¶ Le capitaliste n’est pas le sujet du processus, il n’est que serviteur du Capital et n’exerce jamais que le pouvoir que celui-ci lui accorde.  [506​  L’époque de la Technique. Marx, Heidegger et l’accomplissement de la métaphysique]

 

3.2.3. Autonomisation • Sujet automate

Joseph de Maistre 1796  69​ 
Ce ne sont point les hommes qui mènent la révolution, c'est la révolution qui emploie les hommes.  [335​  Considérations sur la France]

 

Karl Marx 1857  97​ 

Et dans cette forme totalement extranéisée du profit et dans la même mesure où la forme du profit dissimule son noyau interne, le capital acquiert de plus en plus une forme réifiée [sachliche], d’un rapport il devient toujours plus une chose, mais une chose qui a le rapport social dans le corps, qui l’a avalé, une chose se rapportant à elle-même avec une vie fictive et une autonomie, un être sensible suprasensible [sinnlich-übersinnliches Wesen]; et dans cette forme de capital et de profit il apparaît à la surface en tant que présupposition achevée. C’est la forme de son effectivité ou, mieux, sa forme d’existence effective. Et c’est la forme sous laquelle il vit dans la conscience de ses agents (supports), les capitalistes, qu’elle se déroule dans leurs représentations. ¶ Cette forme (métamorphosée) ossifiée du profit (et par là du capital en tant que son créateur, car le capital est raison, le profit la conséquence ; capital cause, profit effet ; capital substance profit accident ; le capital est seulement en tant que capital créant du profit, en tant que valeur qui crée un profit, une valeur supplémentaire).  [424​  Marx-Engels-Werke (MEW) Jacques Camatte]

 

Karl Marx 1858  101​ 

Dans le Capital, l’argent a perdu sa rigidité et, d’objet tangible, il est devenu procès. L’argent et la marchandise pris en eux-mêmes, de même que la circulation simple, n’existent plus pour le Capital qu’en tant que phases particulières, abstraites, de son existence, dans lesquelles il apparaît sans cesse, pour passer de l’une à l’autre et disparaître avec la même constance, Son caractère autonome ne se manifeste pas seulement en ce qu’il fait face à la circulation sous la forme de valeur d’échange abstraite et autonome – l’argent -, mais en ce que la circulation est en même temps le procès de sa promotion à l’autonomie ; c’est en elle qu’il devient chose autonome.  [388​  Fragment des Urtextes von „Zur Kritik der politischen Ökonomie“]

 

Karl Marx, 1867, Das Kapital:  103​ 

 [269​  ]Still lacking, see other translations.

 

Ludwig Klages, 1913, Mensch und Erde:  111​ 

 [438​  ]Still lacking, see other translations.

 

André Leroi-Gourhan, 1964, Le Geste et la Parole. 1, Technique et Langage:  136​ 

 [482​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte 1966-1968  67​ 

Ιl s'est accru aux dépens du travail humain, non seulement de celui des prolétaires, mais aussi de celui de toutes les générations passées de travailleurs. Il est un monstre animé. Grâce au mouvement social, il s'est accaparé toute la matérialité de l'homme qui n'est plus qu'un sujet d'exploitation, un temps de travail déterminé: «Le temps est tout, l'homme n'est plus rien, il est tout au plus la carcasse du temps ». (Misère de la philosophie. Ed. Sociales, ρ. 47). De ce fait, il est devenu la communauté matérielle de l'homme; il n'y a plus de distorsion entre le mouvement social et le mouvement économique parce que ce dernier s'est totalement assujetti le premier.  [327​  Le Sixieme chapitre inédit du Capital et l'œuvre économique de Marx [Capital et Gemeinwesen] ]

 

Jean Vioulac 2009  144​ 

Le rapport social de production est ainsi, plus exactement, un dispositif de production. ¶ Une fois que ce dispositif est en place, le Capital devient effectivement sujet, et rompt les amarres avec ses propres détermination. ¶ Il y a certes tout un ensemble de conditions historiques nécessaires à l’avènement du Capital : mais ces conditions tombent en dehors du Capital lui-même une fois que ce dernier est constitué. ¶ Le Capital achevé n’est plus rapport social, il est chose subjectivée. ¶ Dans l’étude de l’économie spéculative, Marx souligne que le
« Capital acquiert de plus en plus une configuration chosique et, de rapport qu’il était se transforme de plus en plus en chose, en chose qui se comporte vis à vis de soi-même comme pourvu d’une vie et d’une autonomie fictive. » (Marx, Théories sur la plus-value).Il y a Capital à partir du moment où le pôle monétaire se pose comme « fondement de soi (Grund von sich) » ; à partir de ce moment, non seulement le Capital renie tout fondement hétéronome, mais il produit lui-même ses propres présupposés, et déploie en cela pleinement sa logique spéculative :
« Les présuppositions de son devenir sont dépassées dans son existence. Les conditions et les présuppositions du devenir, de la genèse du Capital impliquent précisément qu’il ne soit pas encore, mais qu’il devienne seulement ; elles disparaissent donc avec l’avènement effectif du Capital, avec le Capital qui, partant de sa propre réalité, pose lui-même les conditions de sa réalisation […] Le Capital, dès qu’il est devenu Capital, crée ses propres présupposés. » (Marx, Grundrisse)  [506​  L’époque de la Technique. Marx, Heidegger et l’accomplissement de la métaphysique]

 

3.2.4. Subsomption formelle et réelle du travail

Karl Marx, 1867, Das Kapital. I. Buch, VI. Kapitel. Resultate des unmittelbaren Produktionsprozesses:  44​ 

 [265​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1867, Das Kapital. I. Buch, VI. Kapitel. Resultate des unmittelbaren Produktionsprozesses:  45​ 

 [265​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1867, Das Kapital:  46​ 

 [269​  ]Still lacking, see other translations.

 

3.2.4.1. Extension de la subsomption aux loisirs, à la société, au corps

Jacques Camatte 1972  57​ 

Dans la période de domination formelle, le capital ne parvient pas à s'assujettir et donc à s'incorporer la force de travail, elle lui est rétive, elle se rebelle au point de mettre en danger le développement de son propre procès, parce qu'il est totalement dépendant d'elle. Mais l'introduction des machines modifie tout cela. Le capital s'empare alors de toute l'activité que le prolétaire déploie dans 1a fabrique. Avec le développement de 1a cybernétique on constate que le Capital s'approprie, s'incorpore le cerveau humain; avec l'informatique, il crée son langage sur lequel doit se modeler celui des hommes, etc. À ce niveau, ce ne sont plus uniquement les seuls prolétaires - ceux qui produisent la plus-value - qui sont soumis au capital, mais tous les hommes, dont la plus grande partie est prolétarisée. C'est la domination réelle sur la société, celle où tous les hommes sont esclaves du capital (= esclavage généralisé, donc, convergence avec le mode de production asiatique).
Ainsi ce n’est plus le travail moment défini et particulier de l’activité humaine qui est soumis et incorporé au capital, mais tout le procès de vie des hommes. Le procès d’incarnation (Einverleibung) du capital commencé en Occident il y a près de cinq siècles est terminé. Le capital est désormais l’être commun oppresseur des hommes.  [299​  Note du 1972 in Marx et la Gemeinwesen]

 

3.2.4.2. Le temps du capital

Karl Marx, 1847, Das Elend der Philosophie. Antwort auf Proudhons "Philosophie des Elends":  80​ 

 [210​  ]Still lacking, see other translations.

 

Guy Debord 1967  60​ 

[Thèse 147] Le temps de la production, le temps-marchandise, est une accumulation infinie d’intervalles équivalents. C’est l’abstraction du temps irréversible, dont tous les segments doivent prouver sur le chronomètre leur seule égalité quantitative. Ce temps est, dans toute sa réalité effective, ce qu’il est dans son caractère échangeable. C’est dans cette domination sociale du temps-marchandise que le « le temps est tout, l’homme n’est rien ; il est tout au plus la carcasse du temps » (Misère de la Philosophie). C’est le temps dévalorisé, l’inversion complète du temps comme « champ de développement humain ».  [303​  La Société du Spectacle]

 

Jacques Camatte & Gianni Collu 1969  55​ 

La domination réelle du capital signifie donc que non seulement le temps de vie et les capacités mentales du prolétariat sont expropriés, mais que, le temps de circulation l'emportant désormais (dans l'espace) sur le temps de production, la société du capital crée à grande échelle une population "improductive" - c'est-à-dire qu'elle crée elle-même la "vie" selon ses propres besoins - afin de la fixer dans la sphère de la circulation et de la métamorphose de la plus-value accumulée. Le cycle se clôt sur une identité : tout le temps de la vie humaine est le temps socialement nécessaire à la création et à la circulation-réalisation de la plus-value ; tout est mesurable par les aiguilles des horloges. "Le temps est tout, l'homme n'est plus rien, il devient tout au plus la carcasse du temps" (Anti-Proudhon).  [291​  Transition]

 

Jacques Camatte 1976  56​ 

On a abouti à l’organisation du temps pour le capital et c’est à partir de là que ce dernier peut mettre au point la programmation de tous les moments de la vie humaine.  [224​  Marx et la Gemeinwesen]

 

3.2.4.3. La marchandise du capital

Giorgio Cesarano & Gianni Collu 1973  128​ 

[Thèse 65] L’anthropomorphose du capital déplace l’axe de la valorisation de la production quantifiée de marchandises à la production quantifiée de marchandises à la production quantifiée valeur-homme. L’équilibre valorisation​/​dévalorisation, et l’équilibre espèce​/​planète, peut être compris comme un but que seul peut atteindre un capital-homme qui, tandis qu’il a fait de chacun l’entrepreneur de sa propre valorisation, efface fictivement de son mode d’être la quantification extériorisée pour la reproduire, à un niveau supérieur de mystification, à l’intérieur de la valorisation de l’Ego. Ce ne sont pas tant les quantités de « biens » de consommation et de « statues-symboles » dans lesquels chacun a été sollicité jusqu’ici à se dévaloriser qui doivent compter que, dans une civilisation néo-chrétienne d’égalitarisme bureaucratique, les quantités de soi, réalisées comme valeurs dans la circulation restreinte, mais multipliées en infinité d’identiques, des rapports d’échange entre « personnalités » entrepreneuses. ¶ Ainsi, tout comme le capital producteur d’objets réclamait ces
« conditions et présuppositions déterminées pour sa propre valorisation : 1) une société dont les membres concurrents s’affrontaient comme personnes qui ne sont en présence que comme possesseurs de marchandises, et seulement comme telles entrent en contact réciproque (chose qui exclut l’esclavage, etc.) et 2) que le produit social soit produit comme marchandise (ce qui exclut toutes les formes dans lesquelles, pour les producteurs immédiats, la valeur d’usage est le but principal et où, au maximum, l’excédent du produit se transforme en marchandise, etc.) », le capital producteur d’hommes-valeurs demande, comme conditions et présuppositions déterminées : 1) une société dont les membres concurrents s’affrontent comme personnes qui ne sont en présence que comme possesseurs de « personnalité » et seulement comme telles entrent en contact réciproque (chose qui exclut l’aliénation aux « choses », comme symboles de valeur et d’autoréalisation) et 2) que le produit social soit produit comme valeur de la marchandise « personne » (ce qui exclut toutes les formes dans lesquelles, pour les producteurs immédiats, la valeur d’échange des « choses » est le but principal et où au maximum, l’excédent du produit se transforme en dévalorisation).  [486​  Apocalypse et revolution]

 

Giorgio Cesarano & Gianni Collu 1973  129​ 

[Thèse 66] C’est seulement si l’on a bien compris comment le comment de la circulation des marchandises est dans le procès de valorisation un lieu seulement de communications grâce auquel A se transforme en A’, qu’on peut considérer sans scandale, du point de vue de la ra­tio­na­li­té capitaliste, le projet de l’économie autocritique. Les commentateurs progressistes du rapport du MIT et des propositions de Mansholt ont tort quand ils affirment que le capital ne peut subsister sans accroître continuellement la production de marchandises, substrat de sa valorisation, s’ils entendent par marchandises uniquement les « choses ». Peu importe la nature de la marchandise, si elle est « chose » plutôt que « personne ». Pour que le capital puisse continuer à s’accroître en tant que tel, il suffit que, au sein de la circulation, subsiste un moment où une marchandise quelconque assume la tâche de s’échanger contre A pour s’échanger ensuite contre A’. Ceci est, en théorie, parfaitement possible, pourvu que le capital constant, au lieu d’être investi en majorité dans les implantations aptes à produire exclusivement des objets, le soit dans les implantations aptes à produire des « personnes sociales » (services sociaux et « services personnels »).  [486​  Apocalypse et revolution]

 

Giorgio Cesarano & Gianni Collu 1973  130​ 

[Thèse 67] Le capital a dès le début transformé les hommes en marchandises, en les produisant comme forces de travail incorporées aux choses. L’aliénation consistait en ceci : être chacun un attribut de la marchandise, vivre sa propre subjectivité niée et se voir agrégé, comme chose au procès de croissance sur soi-même d’une subjectivité impersonnelle et aliénée, qui s’en approprie la force en en rejetant comme scorie inutile la substance humaine. En inversant la tendance, le capital ne fait que réinvestir dans la subjectivité de chacun, subordonnant la production de marchandises-choses à sa propre survie, au lieu de subordonner la vie de chacun à la production des marchandises. C’est ainsi qu’il peut tenter, en greffant sur chacun un répétiteur de sa propre volonté, de dépasser le point critique où production de marchandises-choses et survie deviennent inconciliables, où réduction du travail vivant et incrément de population inutile forment un mélange détonnant, où pollution et décroissance des ressources énergétiques minent la survie de son régime.  [486​  Apocalypse et revolution]

 

Jacques Camatte 2015  82​ 

Revenons à Le Capital. La première section a pour titre La marchandise et la monnaie. Dans le cadre d’une étude sur le capital, le fait de ne pas signaler le caractère de la marchandise et de la monnaie pouvait conduire à des confusions. Cependant K. Marx dans un autre texte déclare: «Nous partons de la marchandise, de cette forme spécifiquement sociale en tant que fondement et présupposition de la production capitaliste (…) Mais, d’autre part, la marchandise, est le produit, le résultat de cette production; ce qui apparaît au début comme l’un de ses éléments, en représente ensuite son produit le plus spécifique. En fait, ce n’est que sur la base de la production capitaliste, que le produit prend la forme générale de la marchandise, et plus la production capitaliste se développe, plus tous les composants de ce procès deviennent des marchandises.» (Le VI° chapitre inédit du capital, Ed. 10​/​18, p. 268, traduction modifiée cf: Resultate des unmittelbaren Produktionsprozesses, Verlag Neue Kritik Frankfurt, p.90 K. Marx insiste à plusieurs reprises dans toute son œuvre économique sur cette généralisation de la forme marchandise, particulièrement dans le livre II. N.d.A.) ¶ Le mode de production capitaliste généralise la forme marchandise, ce qui est pleinement reconnu et mis à la mode à l’heure actuelle sous le nom de marchandisation. Par là, le capital s’assure une présupposition solide pour l’accroissement de son propre procès. Cette marchandisation est d’ailleurs désormais un phénomène archaïque, révolu; ce dont il s’agit désormais c’est d’une capitalisation. ¶ En conséquence il eut été bon de libeller le titre du premier chapitre: la marchandise et la monnaie en tant que présuppositions du capital, pour exposer ensuite comment non seulement la monnaie (l’argent) mais la marchandise (la force de travail ainsi que les moyens de production) sont transformées en capital au cours d’un procès de production immédiat, unité d’un procès de travail et d’un procès de valorisation. S’il n’en advenait pas ainsi, le binôme, la dualité argent marchandise, persisterait et la discontinuité qui normalement s’impose, serait escamotée: «La production capitaliste est production de plusvaleur.» (Idem, p. 3 de Resultate, p. 72, édition française. Le traducteur, Roger Dangeville, a traduit le second Produktion par création. N.d.A.) Celle-ci confère à la forme monnaie et à la forme marchandise un contenu nouveau. On ne doit pas oublier que si le mouvement du capital n’est possible qu’à la suite de la séparation des hommes, des femmes, de leurs communautés, de la terre, des moyens de production, il s’instaure et s’impose en tant que phénomène d’union, de fusion de la monnaie et de la marchandise, de la force travail et des moyens de production. Ultérieurement se développe un phénomène de substitution: toutes les présuppositions du capital sont reproduites sous forme capitalisée.  [372​  12. Le mouvement du capital]

 

3.2.4.4. La technique du capital

Karl Marx 1857–1858  84​ 

Tant que le moyen de travail reste moyen de travail au sens propre, tel qu’il est entraîné immédiatement, historiquement par le capital dans son procès de valorisation, le fait qu’il n’apparaisse plus seulement maintenant comme moyen du travail par son côté matériel, mais en même temps comme un mode d’existence particulier du capital, déterminé par le procès global de celui-ci, – comme du capital fixe– ne lui fait subir qu’un changement formel. Une fois intégré dans le procès de production du capital, le moyen de travail passe toutefois par différentes métamorphoses, dont la dernière est la machineou, pour mieux dire, le système automatique de la machinerie(système de la machinerie : que le système automatiquen’est que la forme la plus parfaite et la plus adéquate de la machinerie et c’est seulement lui qui la transforme en un système), actionné par un automate, par une force motrice qui se meut d’elle-même ; cet automate consiste en de multiples organes, les uns mécaniques et les autres doués d’intellect, de sorte que les ouvriers eux-mêmes ne sont plus définis que comme ses membres conscients. Dans la machine, et plus encore dans la machinerie comme système automatique de machines, le moyen de travail est transformé quant à sa valeur d’usage, c’est-à-dire quant à son existence matérielle, en une existence adéquate au capital fixe et au capital en général ; quant à la forme sous laquelle il a été intégré comme moyen de travail immédiat dans le procès de production du capital, elle est abolie au profit d’une forme posée par le capital lui-même et qui lui est adéquate. À aucun égard, la machine n’apparaît comme moyen de travail de l’ouvrier individuel. La differentia specificade la machine n’est nullement, comme dans le cas du moyen de travail, de transmettre l’activité de l’ouvrier à l’objet ; au contraire, cette activité a une position telle qu’elle ne fait que servir d’intermédiaire au travail de la machine – que surveiller l’action de celle-ci sur la matière première et lui éviter tout incident. Dans ce cas-là, les choses ne se passent pas comme dans l’emploi de l’outil que l’ouvrier – en tant qu’organe – anime de son adresse et de son activité et dont le maniement dépend de sa virtuosité. La machine, qui possède adresse et force à la place de l’ouvrier, est au contraire elle même le virtuose qui, du fait des lois mécaniques dont l’action s’exerce en elle, possède une âme propre et qui consomme, pour son automouvement permanent, du charbon, de l’huile, etc., (matières instrumentales), de même que l’ouvrier consomme des aliments. Réduite à une simple abstraction d’activité, l’activité de l’ouvrier est déterminée et réglée de tous côtés par le mouvement de la machinerie et non l’inverse. La science, qui oblige les membres sans vie de la machine, en vertu de leur construction, à agir de la manière voulue, comme un automate, n’existe pas dans la conscience de l’ouvrier, mais agit sur lui à travers la machine comme une force étrangère, comme une force de la machine elle-même. Dans la production mécanisée, l’appropriation du travail vivant par le travail objectivé, – l’appropriation de la force ou de l’activité valorisante par la valeur pour soi – appropriation qui tient au concept même de capital, est posée comme caractère du procès de production lui-même, y compris sous le rapport de ses éléments matériels et de son mouvement matériel. Le procès de production a cessé d’être procès de travail au sens où le travail considéré comme l’unité qui le domine serait le moment qui détermine 8le reste. Le travail n’apparaît au contraire que comme organe conscient, placé en de nombreux points du système mécanique, dans des ouvriers vivants pris un à un ; dispersé, subsumé sous le procès global de la machinerie elle même, n’étant lui-même qu’une pièce du système, système dont l’unité existe, non dans les ouvriers vivants, mais dans la machinerie vivante (active) qui apparaît face à l’activité isolée insignifiante de cet ouvrier comme un organisme lui imposant sa violence. Dans la machinerie, le travail objectivé se présente face au travail vivant dans le procès de travail lui-même comme ce pouvoir qui le domine, que le capital est par sa forme, en tant qu’appropriation du travail vivant. L’intégration du procès de travail comme simple moment du procès de valorisation du capital est également posée du point de vue matériel par la transformation du moyen de travail en machinerie et du travail vivant en simple accessoire vivant de cette machinerie.  [378​  Fragment sur les machines]

 

3.2.4.5. Les forces productives du capital

Simone Weil 1934  166​ 

À vrai dire, Marx rend admirablement compte du mécanisme de l’oppression capitaliste ; mais il en rend si bien compte qu’on a peine à se représenter comment ce mécanisme pourrait cesser de fonctionner. D’ordinaire, on ne retient de cette oppression que l’aspect économique, à savoir l’extorsion de la plus-value ; et si l’on s’en tient à ce point de vue, il est certes facile d’expliquer aux masses que cette extorsion est liée à la concurrence, elle-même liée à la propriété privée, et que le jour où la propriété deviendra collective tout ira bien. Cependant, même dans les limites de ce raisonnement simple en apparence, mille difficultés surgissent pour un examen attentif. Car Marx a bien montré que la véritable raison de l’exploitation des travailleurs, ce n’est pas le désir qu’auraient les capitalistes de jouir et de consommer, mais la nécessité d’agrandir l’entreprise le plus rapidement possible afin de la rendre plus puissante que ses concurrentes. Or ce n’est pas seulement l’entreprise, mais toute espèce de collectivité travailleuse, quelle qu’elle soit, qui a besoin de restreindre au maximum la consommation de ses membres pour consacrer le plus possible de temps à se forger des armes contre les collectivités rivales ; de sorte qu’aussi longtemps qu’il y aura, sur la surface du globe, une lutte pour la puissance, et aussi longtemps que le facteur décisif de la victoire sera la production industrielle, les ouvriers seront exploités. À vrai dire, Marx supposait précisément, sans le prouver d’ailleurs, que toute espèce de lutte pour la puissance disparaîtra le jour où le socialisme sera établi dans tous les pays industriels ; le seul malheur est que, comme Marx l’avait reconnu lui même, la révolution ne peut se faire partout à la fois ; et lorsqu’elle se fait dans un pays, elle ne supprime pas pour ce pays, mais accentue au contraire la nécessité d’exploiter et d’opprimer les masses travailleuses, de peur d’être plus faible que les autres nations. C’est ce dont l’histoire de la révolution russe constitue une illustration douloureuse. ¶ Si l’on considère d’autres aspects de l’oppression capitaliste, il apparaît d’autres difficultés plus redoutables encore, ou, pour mieux dire, la même difficulté, éclairée d’un jour plus cru. La force que possède la bourgeoisie pour exploiter et opprimer les ouvriers réside dans les fondements mêmes de notre vie sociale, et ne peut être anéantie par aucune transformation politique et juridique. Cette force, c’est d’abord et essentiellement le régime même de la production moderne, à savoir la grande industrie. À ce sujet, les formules vigoureuses abondent, dans Marx, concernant l’asser-vissement du travail vivant au travail mort, « le renversement du rapport entre l’objet et le sujet », « la subordination du travailleur aux conditions matérielles du travail ». « Dans la fabrique », écrit-il dans le Capital,
il existe un mécanisme indépendant des travailleurs, et qui se les incorpore comme des rouages vivants… La séparation entre les forces spirituelles qui interviennent dans la production et le travail manuel, et la transformation des premières en puissance du capital sur le travail, trouvent leur achèvement dans la grande industrie fondée sur le machinisme. Le détail de la destinée individuelle du manœuvre sur machine disparaît comme un néant devant la science, les formidables forces naturelles et le travail collectif qui sont incorporés dans l’ensemble des machines et constituent avec elles la puissance du maître.Ainsi la complète subordination de l’ouvrier à l’entreprise et à ceux qui la dirigent repose sur la structure de l’usine et non sur le régime de la propriété. De même « la séparation entre les forces spirituelles qui interviennent dans la production et le travail manuel », ou, selon une autre formule, « la dégradante division du travail en travail manuel et travail intellectuel » est la base même de notre culture, qui est une culture de spécialistes. […]
Toute notre civilisation est fondée sur la spécialisation, laquelle implique l’asservissement de ceux qui exécutent à ceux qui coordonnent ; et sur une telle base, on ne peut qu’organiser et perfectionner l’oppression, mais non pas l’alléger. Loin que la société capitaliste ait élaboré dans son sein les conditions matérielles d’un régime de liberté et d’égalité, l’instauration d’un tel régime suppose une transformation préalable de la production et de la culture. […]
Il est rare cependant que les croyances réconfortantes soient en même temps raisonnables. Avant même d’examiner la conception marxiste des forces productives, on est frappé par le caractère mythologique qu’elle présente dans toute la littérature socialiste, où elle est admise comme un postulat. Marx n’explique jamais pourquoi les forces productives tendraient à s’accroître ; […]
L’essor de la grande industrie a fait des forces productives la divinité d’une sorte de religion dont Marx a subi malgré lui l’influence en élaborant sa conception de l’histoire. Le terme de religion peut surprendre quand il s’agit de Marx ; mais croire que notre volonté converge avec une volonté mystérieuse qui serait à l’œuvre dans le monde et nous aiderait à vaincre, c’est penser religieusement, c’est croire à la Providence. D’ailleurs le vocabulaire même de Marx en témoigne, puisqu’il contient des expressions quasi mystiques, telles que « la mission historique du prolétariat ». ¶ Cette religion des forces productives au nom de laquelle des générations de chefs d’entreprise ont écrasé les masses travailleuses sans le moindre remords constitue également un facteur d’oppression à l’intérieur du mouvement socialiste ; toutes les religions font de l’homme un simple instrument de la Providence, et le socialisme lui aussi met les hommes au service du progrès historique, c’est-à-dire du progrès de la production. C’est pourquoi, quel que soit l’outrage infligé à la mémoire de Marx par le culte que lui vouent les oppresseurs de la Russie moderne, il n’est pas entièrement immérité.  [550​  Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale]

 

Jacques Camatte 1973  119​ 

Mais, en même temps que K. Marx conçoit ce dépouillement en tant que limite, il aboutit, au cours de son analyse, à la mise en évidence de la possibilité qu'a le capital de s'échapper des conditions humaines. On perçoit l'autonomisation non des forces productives, mais du capital puisqu'à un moment donné elles sont une barrière qu'il doit s'efforcer d'abolir (überwältigen). En fait cela se réalise de la façon suivante : les forces productives ne sont plus les forces productives de l'homme mais du capital ; elles sont pour lui.  [466​  Déclin du mode de production capitaliste ou déclin de l'humanité ?]

 

Jean Baudrillard, 1976, L'échange symbolique et la mort:  120​ 

 [196​  ]Still lacking, see other translations.

 

3.2.5. Objectivation

Jacques Camatte 2010-2023  12​ 

[entrée : « Objectalisation »] Le fait de se considérer, voire de se comporter, comme un objet.  [200​  Glossaire]

 

3.2.6. Immortalité (recherchée dans le capital)

Karl Marx 1861  32​ 
L’immortalité ( Die Un­ver­gäng­lich­keit ) à laquelle tend l’argent en prenant une attitude négative vis-à-vis de la circulation (en s’en retirant), est atteinte par le Capital, qui se conserve précisément en s’abandonnant à la circulation.  [388​  Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie]

 

Karl Marx 1858  96​ 

L’immortalité à laquelle tend l’argent en prenant une attitude négative vis-à-vis de la circula­tion (en s’en retirant), le Capital y parvient, qui se conserve précisément en s’abandonnant à la circulation. « Valeur d’échange supposant la circulation, en même temps qu’elle est sa condition préalable et qu’elle s’y conserve, le capital adopte alternativement la forme des deux éléments que recèle la circulation simple, mais, à la différence de ce qui se produit dans celle-ci, il ne se borne pas à passer d’une forme dans l’autre : au contraire, dans chacune des deux déterminations il est en même temps la relation, le rapport avec la forme opposée. S’il apparaît sous l’aspect d’argent, ce n’est maintenant que l’expression unilatérale, abstraite de sa généralité ; en dépouillant aussi cette forme, il n’en dépouille que la détermination contradictoire (la forme contradictoire de la généralité). Le poser sous son aspect d’argent, c’est-à-dire sous l’aspect de cette forme contradictoire de la généralité de la valeur d’échange, c’est en même temps dire qu’il ne doit pas, comme dans la circulation simple, perdre sa généralité, mais la détermination contradictoire de celle-ci ou qu’il n’adopte cette dernière que fugitivement, donc qu’il s’échangera de nouveau contre la marchandise; mais celle-ci devra, dans sa particularité, exprimer la généralité de la valeur d’échange, donc changer sans cesse de forme déterminée.  [388​  Fragment des Urtextes von „Zur Kritik der politischen Ökonomie“]

 

Karl Marx 1861  30​ 

Dans le capital, l’immortalité ( Die Un­ver­gäng­lich­keit ) de la valeur est posée (à un certain degré), en ce sens qu’elle s’incarne certes dans les marchandises périssables, qu’elle prend leur forme, mais qu’elle la change tout aussi constamment ; elle alterne entre sa forme éternelle dans l’argent et sa forme périssable dans les marchandises ; l’immortalité ( Die Un­ver­gäng­lich­keit ) ne peut se manifester que sous une forme éphémère, elle est ce qui passe – le processus – la vie. Mais le capital n’obtient cette capacité​/​cette qualité qu’en aspirant constamment, tel un vampire, le travail vivant pour s’en faire une âme. L’immortalité ( Die Un­ver­gäng­lich­keit ) – durée de la valeur sous sa forme de capital – ne se réalise qu’au travers de la reproduction, qui est elle-même double, reproduction comme marchandise, reproduction comme argent et unité de ces deux processus de reproduction.  [236​  Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie]

 

Jacques Camatte 1976  102​ 

Le capital est accumulation de temps; il le résorbe, l’absorbe (on peut avoir les deux modalités) et, de ce fait, il se pose en éternité. Marx aborde cette question de l’éternité du côté formel. Il parle d’ Un­ver­gäng­lich­keit qui exprime l’idée de quelque chose d’impérissable, ainsi que l’idée qu’on ne peut pas passer à autre chose. ¶ « L’éternité – durée de la valeur sous sa forme capital – est seulement posée par la production qui elle-même est double: reproduction en tant que marchandise, reproduction en tant qu’argent et unité de ces deux procès de reproduction » (Grundrisse, p. 539) ¶ Développé du point de vue de la substance, l’éternité du capital implique aussi l’évanescence des hommes, c’est-à-dire aussi bien leur faible durabilité que leur insignifiance. Le capital enlève le temps à l’homme – l’élément de son développement selon Marx. Il crée un vide où le temps s’abolit; l’homme perd une référence importante; il ne peut plus se reconnaître, se percevoir. Et le temps congelé lui fait face.  [224​  Marx et la Gemeinwesen]

 

Jacques Camatte 2015  83​ 

K. Marx finit le premier livre avec la septième section: l’accumulation du capital qui se trouve en correspondance, concordance, avec la troisième partie du chapitre Les résultats, c’est-à-dire: La production capitaliste est production et reproduction du rapport de production spécifiquement capitaliste¶ Ajoutons que dans la septième section se loge une certaine confusion de termes entre accumulation et reproduction. Le capital n’accumule pas, ne s’accumule pas, mais se reproduit à une échelle constamment élargie. C’est l‘argent, en tant que numéraire, en tant que monnaie, qui fut accumulé sous forme de trésor, thésaurisé, ce qui faisait obstacle au mouvement de la valeur. Si le capital accumulait, il n’aurait pas envahi tous les domaines de la vie humaine comme cela s’est effectivement réalisé en conséquence de sa reproduction toujours élargie. L’accumulation évoque une statique; on pourrait dire une staticité. En revanche la reproduction implique la fluidité comme c’est exposé dans Résultats.  [372​  12. Le mouvement du capital]

 

3.2.7. Mort potentielle du capital

Jean Baudrillard, 1976, L'échange symbolique et la mort:  0​ 

 [196​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte 2010-2023  17​ 

[entrée : « Mort potentielle du capital »] Elle s’effectue à partir du moment où le nombre de ceux qui font circuler la plus-valeur devient supérieur à celui de ceux qui la produisent. Elle s’est effectuée d’abord aux USA dans le milieu des années cinquante du siècle dernier, et tend à se généraliser dans les diverses aires. Elle est également liée à une substantification énorme (production de capital fixe) qui inhibe le mouvement incessant du capital qui n’est tel que s’il se capitalise indéfiniment. D’où le déploiement massif de la spéculation qui correspond à une autonomisation de la forme capital et, tendanciellement, à son évanescence dans la virtualité.  [200​  Glossaire]

 

 

Chapitre 4.
Résultats et buts du processus

 

4.1. Remplacement de la communauté • Communauté matérielle

Karl Marx 1858  24​ 
En effet, l'argent apparaît comme leur communauté (Gemeinwesen) qui existe matériellement en dehors d'eux  [222​  Urtext (Grundrisse)]

 

Karl Marx, 1844, Critical Notes on the Article:“The King of Prussia and Social ReformBy a Prussian”:  165​ 

 [546​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1844, Ökonomisch-philosophische Manuskripte aus dem Jahre 1844:  37​ 

 [239​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1861, Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie:  171​ 

 [233​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1861, Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie:  170​ 

 [233​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx 1861  27​ 

L’argent devient ainsi, directement et simultanément, la communauté réelle, la Gemeinwesen, puisqu’il est la substance générale de la survie de tous, et en même temps le produit social de tous…  [230​  Fondements de la critique de l'économie politique]

 

Karl Marx 1861  28​ 

L’argent étant lui-même la communauté (Gemeinwesen), il ne peut en tolérer d’autres en face de lui (…) Lorsque l’argent n’est pas lui-même la communauté, il lui faut la dissoudre.  [230​  Fondements de la critique de l'économie politique]

 

Karl Marx 1861  26​ 

Dans la société bourgeoise, par exemple, le travailleur existe d’une manière purement inobjective, subjective ; mais la chose qui se dresse en face de lui est désormais devenue la véritable communauté (Gemeinwesen) qu’il cherche à dévorer mais qui le dévore.  [230​  Fondements de la critique de l'économie politique]

 

Karl Marx, 1867, Das Kapital:  173​ 

 [269​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte & Gianni Collu 1969  54​ 

Le point de départ de la critique de la société du capital actuelle doit être la réaffirmation des concepts de domination formelle et de domination réelle comme phases historiques du développement capitaliste. Toute autre périodisation du processus d’autonomisation de la valeur, […] n’a fait autre que mystifier le passage de la valeur à son autonomie complète, c’est-à-dire l’objectivation de la quantité abstraite en procès dans la communauté matérielle.  [291​  Transition]

 

Jacques Camatte 1976  25​ 

Dans l’œuvre totale de Marx, il y a donc juxtaposition entre l’individualisation d’un mouvement du Capital se constituant en communauté matérielle et l’affirmation de son impossibilité liée au fol espoir que le prolétariat se rebellera à temps et détruira le mode de production capitaliste (MPC). Or la communauté Capital existe ; cela implique un abandon de toute théorie classiste et la compréhension qu’une immense phase historique est terminée.  [224​  Marx et la Gemeinwesen]

 

4.1.1. Gemeinwesen

Karl Marx, 1844, Ökonomisch-philosophische Manuskripte aus dem Jahre 1844:  35​ 
 [239​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1844, Anmerkungen zu James Mill:  153​ 

 [321​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1844, Anmerkungen zu James Mill:  66​ 

 [321​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1861, Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie:  172​ 

 [233​  ]Still lacking, see other translations.

 

Karl Marx, 1879, Randglossen zu Adolph Wagners „Lehrbuch der politischen Ökonomie”:  174​ 

 [562​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jacques Camatte 2010-2023  104​ 

[entrée : « Individualité »] Aptitude à se poser en tant que moment d’émergence et qu’unité perceptible du phénomène vie. Pour tendre à éviter toute réduction, je parle d’individualité-Gemeinwesen pour signifier qu’il n’y a pas séparation entre les deux, a fortiori d’opposition. L’individualité a la dimension gemeinwesen, du fait même de son émergence, non suivie d’une séparation, mais du maintien de la participation au phénomène vie.  [200​  Glossaire]

 

Jacques Camatte 2010-2023  10​ 

[entrée : « Gemeinwesen »] Concept très utilisé par K.Marx et par G.W.F. Hegel. Il n’indique pas seulement l’être commun, mais aussi la nature et l’essence communes (Wesen). C’est ce qui nous fonde et nous accomune, participant au même être, à la même essence, à la même nature. C’est le mode de manifestation de cet être participant.
Je puis ajouter une interprétation personnelle au sujet de gemein. Ge est une particule inséparable qui exprime la généralité, le commun, le collectif. Mein indique ce qui est individuel: mien. Ainsi affleure sous-jacente, l’idée d’une non séparation entre ce qui est commun et ce qui est individuel; ce qui implique le concept de participation où l’on se perçoit soi dans un tout qui est comme consubstanciel.
La gemeinwesen se présente donc comme l’ensemble des individualités, la communauté qui résulte de leurs activités dans la nature et au sein du monde créé par l’espèce, en même temps qu’elle les englobe, leur donnant leur naturalité (indiquée par wesen), leur substance en tant que généralité (indiquée par gemein), dans un devenir (wesen).  [200​  Glossaire]

 

Marco Iannucci, 2018, Un percorso nell'essere in comune.:  175​ 

 [356​  ]Still lacking, see other translations.

 

4.2. Remplacement de l'homme

Amadeo Bordiga, 1950, Imprese economiche di Pantalone :  77​ 
 [364​  ]Still lacking, see other translations.

 

Jean Baudrillard, 1976, L'échange symbolique et la mort:  105​ 

 [196​  ]Still lacking, see other translations.

 

Roberto Pecchioli 2024  115​ 

Harari affirme dans From Animals to Gods qu’
« il ne semble pas y avoir d’obstacle technique insurmontable à la production de surhommes. Les principaux obstacles sont les objections éthiques et politiques qui ont ralenti le rythme de la recherche humaine. Et aussi convaincants que soient les arguments éthiques, on voit mal comment ils pourraient résister longtemps à l’étape suivante, surtout lorsque l’enjeu est la possibilité de prolonger indéfiniment la vie humaine, de vaincre des maladies incurables et d’améliorer nos capacités cognitives et mentales ».L’appât est la santé, mais le but est la mort.
À Davos, la montagne enchantée de l’Agenda 2030 transhumain, Harari l’a exprimé en ces termes :
« La science remplace l’évolution par la sélection naturelle par l’évolution par le dessein intelligent. Il ne s’agit pas du dessein intelligent d’un Dieu au-delà des nuages, mais de NOTRE dessein intelligent, celui de nos nuages [les nuages informatiques, ndlr], les nuages d’IBM et de Microsoft. Ce sont ces nuages qui conduiront notre évolution ».Les applaudissements nourris des présents — tous membres éminents des oligarchies économiques, financières, technologiques et politiques — montrent ce qu’est la pensée dominante, le matérialisme grossier qui l’anime, le délire de la toute-puissance convaincue d’avoir détrôné et remplacé Dieu.
Pour le dôme du pouvoir, ivre d’hybris, l’humanité future transhumaine, anthropologiquement et ontologiquement différente de l’ancienne, a besoin d’une éclaircie drastique. Harari a la vertu de la franchise. La plupart des gens sont « inutiles », ne sont plus « nécessaires ». Nous sommes obsolètes, excédentaires, un obstacle à résoudre. Un frisson me parcourt l’échine.
« Nous n’aurons tout simplement plus besoin de la grande majorité de la population, car l’avenir prévoit le développement de technologies toujours plus sophistiquées, telles que l’intelligence artificielle [et] la bio-ingénierie. »  [450​  L’homme inutile et l’arche de l’oligarchie]

 

4.3. Remplacement de la nature

Ludwig Klages, 1913, Mensch und Erde:  112​ 
 [438​  ]Still lacking, see other translations.

 

Ludwig Klages, 1913, Mensch und Erde:  110​ 

 [438​  ]Still lacking, see other translations.

 

 

 

Sources

AA.VV.

1982 234  Dictionnaire critique du marxisme, Éd. PUF, 1982 ( 2.1.1.94, 3.1.1.29 )

2024 494  Informations communes ( 1.6.139 )

Günther Anders

1956 341  L'Obsolescence de l'homme ( 2.1.2.99, 3.1.5.100 )

Jean Baudrillard

1968 434  Le système des objects, Éd. Gallimard, 1968 ( 1.9.108, 2.2.3.109 )

1970 478  La Société de consommation, Gallimard, 1970 ( 1.1.124, 1.3.125, 1.9.126 )

1986 474  Amérique, Éd. Grasset & Fasquelle, 1986 ( 1.1.123, 1.4.122 )

Jacques Camatte

1966-1968 327  Le Sixieme chapitre inédit du Capital et l'œuvre économique de Marx [Capital et Gemeinwesen] , in Invariance, Série I, №2, 1968, 1966-1968 ( 3.2.3.67 )

1972 299  Note du 1972 in Marx et la Gemeinwesen, 1972  ( 3.2.4.1.57 )

1973 466  Déclin du mode de production capitaliste ou déclin de l'humanité ? ( 3.2.4.5.119 )

1974 323  Ce monde qu’il faut quitter, 1974  ( 1.2.65 )

1975 420  C’est ici qu’est la peur, c’est ici qu’il faut sauter ( 3.1.8.93 )

1976 224  Marx et la Gemeinwesen, 1976  ( 3.2.4.2.56, 3.2.6.102, 4.1.25 )

1989 347  9. Le phénomène de la valeur, in Émergence de Homo gemeinwesen, 1989  ( 3.73, 3.1.79, 3.1.2.106, 3.1.3.107 )

1991 283  Gloses en marge d'une réalité VI, 1991  ( 1.3.51 )

1995-1997 253  Forme, réalité, effectivité, virtualité, 1995-1997  ( 3.1.2.41 )

2004 498  Index [Page d’accueil du site Revue Invariance] ( 1.6.140 )

2010-2023 200  Glossaire ( 1.9.8, 2.1.3.141516, 2.1.4.5, 2.2.1.1.11, 2.3.1.18, 2.3.2.19, 3.1.2.13, 3.1.5.2, 3.1.6.9, 3.2.1.7, 3.2.5.12, 3.2.7.17, 4.1.1.10104 )

2012 343  Inversion et dévoilement, 2012 ( 2.2.3.71 )

2015 372  12. Le mouvement du capital ( 3.2.4.3.82, 3.2.6.83 )

2022 514  Précisions au sujet de Capital et Valeur, 11/11/2022  ( 3.146 )

Jacques Camatte & Gianni Collu

1969 291  Transition, in Invariance n. 8, 1969 ( 2.3.3.89, 3.2.4.2.55, 4.1.54 )

Cornelius Castoriadis

1986 522  Réflexions sur le «développement» et la «rationalité», in Domaines de l’Homme. Les carrefours du labyrinthe, II, Èd. du Seuil, 1986 ( 2.2.2.149 )

Giorgio Cesarano & Gianni Collu

1973 486  Apocalypse et revolution, Invariance ( 1.5.133, 3.2.4.3.128129130 )

Gianni Collu

2010 246  Témoignages de Danilo Fabbroni ( 1.2.39 )

Guy Debord

1967 303  La Société du Spectacle, Éd. Buchet-Chastel, 1967 ( 2.1.1.58, 3.1.2.59, 3.2.4.2.60 )

1978 275  In girum imus nocte et consumimur igni, Film, 1978 ( 1.1.49 )

Joseph de Maistre

1796 335  Considérations sur la France, 1796 ( 3.2.3.69 )

Juan Do­noso Cortés

1849 554  La dictature, 1862 ( 1.7.167 )

T.S. Eliot

1935 261  Quatre quatuors : Burnt Norton ( 2.1.1 )

Euripídēs

428 a.C. 442  Hippolyte, Émile Pessonneaux ( 2.2.3.113 )

Ludwig Feuerbach

1843 454  L’Essence du christianisme ( 1.2.116 )

Joseph Fletcher

1974 566  The Ethics of Genetic Control, in Traductions ad hoc ( 2.2.3.176 )

Marco Iannucci

2018 356  Un percorso nell'essere in comune., in Traductions ad hoc ( 3.1.9.137, 3.2.1.75 )

Ivan Illich

2002 206  La perte du monde et de la chair, Ed. Il Covile, 2002, Instituto Juan de Herrera ( 1.2.20 )

Costantinos Kavafis

1927 214  Anne Dalassène, Marguerite Yourcenar ( 2.3.4.22 )

Lotario di Segni (Innocenzo III)

~1195 218  De la misère de la condition humaine ( 2.2.3.23 )

Marcus Valerius Martialis

86-102  369  Épigrammes ( 2.1.2.81 )

Karl Marx

1844 239  Manuscrits de 1844 ( 2.1.4.134 )

1847 210  Misère de la philosophie. Réponse a la philosophie de la misère de M. Proudhon ( 1.2.21 )

1857–1858  378  Fragment sur les machines, in Grundrisse ( 3.2.4.4.84 )

1857 424  Marx-Engels-Werke (MEW) ( 3.2.3.97 )

1858 222  Urtext (Grundrisse) ( 4.1.24 )

1858 388  Fragment des Urtextes von „Zur Kritik der politischen Ökonomie“, in Traductions ad hoc, Cercle Marx ( 3.1.10.86, 3.2.3.101, 3.2.6.963.2.6.32 )

1861 230  Fondements de la critique de l'économie politique ( 4.1.262728 )

1861 236  Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie, in Traductions ad hoc, Cercle Marx ( 3.2.6.30 )

1861 388  Grundrisse der Kritik der politischen Ökonomie, in Traductions ad hoc, Cercle Marx ( 3.1.10.86, 3.2.3.101, 3.2.6.963.2.6.32 )

Chuck Palahniuk

2005 490  À l'estomac, Éd. Gallimard, 2005 ( 1.8.138 )

Roberto Pecchioli

2024 450  L’homme inutile et l’arche de l’oligarchie, 2024  ( 4.2.115 )

Fredy Perlman

1968 470  Le fétichisme de la marchandise. Une introduction à l’essai de I.I. Rubin sur la théorie de la valeur de Marx ( 3.1.4.121 )

Edgar Allan Poe

1840 526  L’homme des foules, in Nouvelles Histoires extraordinaires, Éd. A. Quantin, 1884, Charles Baudelaire ( 1.4.151 )

Carl Schmitt

1959 510  Die Tyrannei der Werte, in Traductions ad hoc, 2024 ( 3.1.145 )

Jaime Semprun

1993 307  Dialogues sur l’achévement des temps modernes, Éd. l’Encyclopédie des Nuisances, 1993  ( 1.1.61, 3.1.9.150 )

2003 518  Le fantome de la theorie, 2003  ( 3.1.9.148 )

Stephen Smith

2022 446  Comment in a forum, in Traductions ad hoc ( 3.2.2.114 )

Alexis de Tocqueville

1840 558  De la démocratie en Amérique, Éd. Pagnerre, 1848 ( 1.7.168 )

Jean Vioulac

2009 506  L’époque de la Technique. Marx, Heidegger et l’accomplissement de la métaphysique, Éd. PUF, 2009 ( 3.2.2.143, 3.2.3.144 )

A.E. van Vogt

1971 462  The Battle of Forever ( 2.2.1.1.118 )

Simone Weil

1934 550  Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale, in Oppression et liberté, Éd. Gallimard, 1955 ( 3.2.4.5.166 )

 

 

 Avvertenza • Contatti • © • Privacy

Wehrlos, doch in nichts vernichtet
Inerme, ma in niente annientato
(Der christliche Epimetheus
Konrad Weiß)

 


Legenda:     Translated by/Traduit par/Tradotto da;Title of the text in the edition/Titre du texte dans l'édition/Titolo del testo nell'edizione;  Title-Date of original text/Titre-Date du texte original/Titolo-Data del testo originale;  Downloadtext/Télécharger le texte/Scaricare il testo; Book / Livre / Libro;  Magazine/Revue/Rivista;  Print editions/Éditions imprimées/Edizioni cartacee;  Collections/Raccolte;  Manifestos/Manifestes/Manifesti;  Poems/Poèmes/Poesie;  Website.


www.ilcovile.it